Pour aller plus loin ...

Les droits des enfants et des jeunes depuis trente ans et le droit à la participation

1989, création du Fonds Houtman et entrée en vigueur de la Convention internationale relative aux droits de l’enfant. Pour marquer d’une pierre blanche ces trente années de convergences au bénéfice des plus jeunes, ces Cahiers porteront sur un de leurs droits les moins compris, connus et exercés : le droit à la participation.

« Les États parties garantissent à l’enfant qui est capable de discernement le droit d’exprimer librement son opinion sur toute question l’intéressant, les opinions de l’enfant étant dûment prises en considération eu égard à son âge et à son degré de maturité. » – Article 12 de la Convention internationale relative aux droits de l’enfant, New York, 20 novembre 1989.

Cet anniversaire, 20 ans après les premiers projets participatifs du Fonds, est l’occasion de donner la parole à quelques partenaires privilégiés, de jeter un regard en arrière, de voir par la lorgnette de la participation ce que des projets soutenus hier sont aujourd’hui devenus. Et de parler avenir…

1. Des projets plus anciens mais qui se poursuivent

Ani-mots

L’équipe du Foyer familial de Charleroi (aujourd’hui « Le 26 »[1]), qui héberge des mères en difficultés et leurs enfants, s’est lancée en 2010 dans la conception de livres réunissant des histoires conçues par les enfants. Les récits, qui tournent autour des violences conjugales et intrafamiliales et de leurs conséquences, permettent d’aborder avec eux et d’une autre manière des vécus particulièrement lourds. Dans les premiers tomes, les personnages, des animaux de la forêt, de la basse-cour ou du monde marin parlaient de la gestion de la colère, de l’école…

Aujourd’hui, la collection compte une vingtaine de titres et, chaque année pendant les vacances, une nouvelle aventure s’écrit. « Les problématiques varient et nous épousons les évolutions de la société et ce qui pose problème aux enfants du groupe », explique Anne Gasia, éducatrice référente enfants et responsable du projet. Parmi eux, un jeune garçon séjournait au Foyer pour la seconde fois, avec ce constat : « quand on est sorti, on se retrouve tout seul, on n’a plus personne pour parler ; c’est soit la même situation avec papa ou avec un autre partenaire de maman ». Quand un enfant arrive ici, c’est en effet rarement son tout premier passage dans une institution et il a aussi connu plusieurs logements. « Nous avons imaginé une histoire sur ce va-et-vient : Le chat qui déménage. C’est à chaque fois l’inconnu, il doit faire confiance à d’autres travailleurs sociaux. C’est une de leurs réalités et, grâce à ce garçon, nous avons pu identifier des besoins et ce qui manquait pour les y préparer. » L’équipe a mis en place un autre atelier, sous la forme d’une boîte à outils. Chaque enfant ne retourne pas chez lui dans les meilleures conditions qui soient, mais que peut-il mettre en place, lui, à son niveau ? L’objectif est de leur donner confiance en eux, de titiller leurs compétences et de les faire resurgir, de mettre en lumière leurs propres solutions dans l’idée d’un renforcement. Se cacher sous la table lorsqu’il y a des tensions, se blottir dans son lit, se plonger dans un livre, respirer profondément… Chaque enfant glisse dans sa boîte les cartes qui lui sont personnelles. « Nous travaillons sur leur potentiel à eux, car nous n’avons pas de pouvoir sur les parents. On rend l’enfant acteur et pas victime. Il peut mettre des choses en place, parfois minimes, selon son univers et à sa mesure d’enfant… »

[1] http://le26.social/.

 Enfants acteurs et passeurs de culture

L’art comme levier d’épanouissement et d’émancipation, c’est le cœur de l’opération menée par ékla (le Centre scénique de Wallonie pour l’enfance et la jeunesse[1]) avec des artistes en résidence. Chaque atelier, dans une école ou dans une crèche, est un partenariat entre l’artiste et l’enseignant ou la puéricultrice, qui se rencontrent avec leurs compétences respectives et un intérêt réciproque. « Cette rencontre permet ensuite d’être à l’écoute des jeunes, de se tourner vers eux et de voir ce qu’ils ont à dire et envie de dire tout en leur proposant un cadre, un univers particulier », explique Sarah Colasse, directrice d’ékla.

Chorégraphe, écrivain, comédien, metteur en scène… tout un monde entre dans l’école avec l’artiste, et le langage artistique amène à faire émerger la parole les jeunes, à faire émerger le mouvement. Il s’agit bien d’un atelier et pas d’un cours. « Dans un cours de danse, par exemple, on va tous se placer derrière un professeur, la plupart du temps face à un miroir, et reproduire des gestes. Ici, dans un atelier danse, on se met en cercle pour créer l’écrin et les possibilités pour que la singularité de chacun s’inscrive dans la proposition et dans le projet collectif qui va naître. » On est bien loin de la performance. Il s’agit plutôt d’amener les jeunes vers la culture ou que la culture vienne à eux à travers leur propre expérience, de les amener à développer leur regard sur le monde, leur esprit critique, de les amener à prendre distance de ce qu’ils vivent. « Et d’apporter une dose de poésie et d’imaginaire, ajoute Sarah Colasse, d’ouvrir une fenêtre à l’intérieur de soi pour appréhender différemment les choses, le monde, les gens, tout ce qui nous entoure. »

L’impact de ce type de processus est immense. « Se mettre à l’écoute de l’enfant, l’emmener en voyage, être ensemble, tout cela fait que le rapport adulte/enfant ou ado n’est plus le même. C’est une manière d’humaniser les liens et il n’y a pas meilleure accroche pour les emmener dans les apprentissages, dans l’envie et dans la curiosité. » L’enfant sent quand on le prend au sérieux, quand son jeu a de l’importance. Pour cela, il n’est jamais trop tôt. Jamais trop tard non plus.

[1] http://www.eklapourtous.be/.

La parole des jeunes placés en IPPJ

Depuis des années, l’AMO Samarcande recueille la parole de jeunes placés en IPPJ et la diffuse lors d’émissions de radio, Samarc’ondes[1]. Christian Falone, l’éducateur en charge du projet, a toujours le sentiment de se renouveler. « Ce sont des jeunes différents, des expériences de vie différentes », dit-il. Il essaye aussi d’attirer ces jeunes vers son équipe, à Bruxelles. « On leur propose des projets d’accompagnement à la suite de leur placement. Et si on y arrive, c’est grâce à cette accroche du projet radio, au rapport de confiance qui s’est établi. » Un prétexte donc ? Pas uniquement. Les émissions qu’ils conçoivent en duo sont en elles-mêmes génératrices de confiance pour le jeune.

Christian Falone définit sa place dans cette relation : « je suis éducateur professionnel, je ne suis pas leur ami, je suis dans la volonté de construire quelque chose pour eux et pour leur valorisation. Je pense que ça joue dans la psychologie du jeune de s’inscrire dans la rencontre avec quelqu’un qu’il ne connaît pas, mais qui fait partie de la société civile, ça pourrait être n’importe qui. » Le reste relève de la qualité de l’échange : ne pas le juger, accepter cette rencontre dans ce qu’elle a de compliqué, car les faits et les situations racontées sont extrêmement douloureux, pénibles à entendre parfois. « C’est une forme particulière d’écoute et d’accompagnement. On sait aussi poser des limites et donner des réponses éducatives. On n’est pas forcément d’accord, mais on reste dans le principe du dialogue. »

Pratiquement tous les jeunes des sections où il se rend participent au projet. « Souvent, on leur dit qu’ils ne sont pas capables ou que ce qu’ils disent n’a aucune importance, qu’ils sont bêtes, et parfois ça va encore plus loin… Ce que je fais, c’est les replacer dans des conditions où ils sont écoutés, dans un processus que l’on prépare ensemble. Je vais construire un intérêt par rapport aux propositions qu’un jeune me fait, construire un récit et des questions dans l’émission qui va suivre. Je pense qu’ils y sont vraiment sensibles. Quand vous montrez un réel intérêt à échanger avec eux sur cette base, cela fonctionne. »

Dans le processus de préparation, le jeune propose de la musique. « Souvent du rap, et ça aussi, c’est un sujet. Je leur dis que je n’aime pas particulièrement, mais que, par contre, je suis vraiment intéressé d’avoir un échange sur les raisons pour lesquelles il écoute ce genre de musique. Je m’inscris dans la dynamique du jeune à ce moment-là. »

L’ULB a déjà eu l’occasion d’analyser des extraits sonores anonymisés de ces émissions, avec comme guide cette question : « quand on est jeune et en IPPJ, on n’est peut-être pas que délinquant ». Aujourd’hui, l’AMO en décline un nouvel outil – appelé S-Tour – à l’intention des futurs travailleurs sociaux. « Dans une situation d’écoute, un travailleur social va être amené à être surpris, heurté par ce qu’un jeune lui dit. Nous allons travailler sur ces moments d’arrêt et sur le concept des valeurs. Comment poursuivre un entretien de qualité au service du bénéficiaire sans mettre à mal cette relation de confiance dans la relation éducative ? »

[1] http://samarcondes.be/.

2. Des projets plus récents

Traces, reflet de réfugiés mineurs

Marion Colard est photographe. Elle a déjà travaillé avec mineurs étrangers non accompagnés (MENA). Ninon Mazeaud est artiste plasticienne. Elle a aussi une expérience avec des réfugiés adultes et enfants. Ensemble, elles ont développé un projet artistique autour de la parole à rendre, autour de leur image et de leur identité, à de jeunes mineurs migrants qui arrivent en Belgique dans le centre de transit de Neder-over-Hembeek. D’abord un atelier, puis un livre et une exposition.

Tout est parti de la législation sur la protection de la vie privée, explique Marion : « l’autorisation d’une personne doit être demandée pour fixer, exposer ou reproduire son image. En ce qui concerne les mineurs, l’autorisation des parents ou du tuteur légal est nécessaire et, à partir du moment où la personne représentée a atteint l’âge de raison, la personne mineure doit aussi donner ce consentement avec ses parents ou son tuteur légal ». La question se pose également pour les MENA arrivant sur le territoire belge. « Certains d’entre eux sont par ailleurs recherchés par des réseaux, c’est donc aussi les protéger que de ne pas montrer leur visage. Mais ce qui est contrastant, c’est qu’ils sont eux-mêmes sur Facebook à se montrer. Ce sont des gamins comme les autres, qui font des selfies à tout bout de champ… ils n’ont parfois pas conscience du danger. » Cette problématique inhérente à l’adolescence n’est pas forcément liée à la migration, bien que l’identité et l’appartenance soient renforcées par l’exil. « On s’est demandé ce qu’était une identité et on a déterminé trois grands thèmes : le corps, le lieu et l’objet. »

Pour questionner cette identité sans la dévoiler, les deux artistes ont imaginé de donner la parole aux jeunes, garçons et filles, en leur fournissant une très large palette d’outils médiateurs : crayons, feutres, peinture, encre, photo, vidéo… pour qu’ils se les approprient et construisent leurs récits.

Afghans, Syriens, Béninois, Sénégalais, Érythréens, Marocains, Guinéens, Somaliens… Les participants sont très jeunes, quatorze ans, dix-sept ans. Certains parlent un peu le français, un peu l’anglais, un interprète vient en renfort pour le peul ou l’arabe… la traduction tortille d’une langue à l’autre. « On a fini par communiquer avec les mains, par créer un langage dans le jeu, dit Marion. En fonction de la langue, des choses différentes sortent. Avec le français en commun, nous avons reçu plus d’histoires personnelles, vécu une relation davantage dans l’intimité et le secret qui se partage. Avec la communauté afghane, on était plus dans le mouvement. » Le jeu permet de mettre tout le monde à égalité et les animatrices utilisaient elles aussi ces techniques, leur montrant comment faire.

Les ateliers se sont déroulés au centre chaque mercredi durant une dizaine de semaines. La complexité du contexte de l’accueil temporaire de ces jeunes – ils sont de passage à NOH pour un séjour d’un mois au maximum avant d’être transférés ailleurs en Belgique – a déteint sur l’organisation. « Nous savions depuis le début que le transfert allait faire partie intégrante du projet, cette contrainte de plus a ajouté une sorte d’urgence de rencontre. » Les artistes ont accueilli de deux à trente participants selon les semaines, certains ont assisté à tout le programme, d’autres à une séance seulement. Un programme décomposé en trois types d’ateliers : le corps, le lieu, l’objet. Trois symboles pour incarner qui on est, d’où on vient et, qui sait ? ce que l’on sera.

Le corps

Avoir conscience d’eux-mêmes, de leur corps, de leur visage, de leur nom. Avoir conscience de la place que l’on prend dans un groupe. Un travail sur soi et ensuite ouvert aux autres.

Qui suis-je ? Suis-je le ou la même qu’il y a six mois ? « Au début, c’était très simple, raconte Ninon. On leur a demandé d’écrire leur nom et leur âge en français et dans leur langue. Après, on leur a demandé de se dessiner d’après le miroir. Je pense que ça a été difficile pour certains de se regarder. » La démarche est très personnelle en effet, une intimité entre soi et soi. Se concentrer, déjà ce n’était pas rien. Par la suite, le but était de réussir à voir l’autre, puis de se mélanger. « On leur a demandé de dessiner le portrait de quelqu’un d’autre dans l’atelier. Ça a été important que nous le fassions nous aussi, Marion et moi. Et on les a dessinés également, car beaucoup se retranchaient derrière leur incapacité à savoir le faire. On a écrit nos prénoms pour leur montrer. Tout comme chacun d’eux, on avait un cahier pour griffonner et rédiger tout ce qu’on voulait d’une séance à l’autre. Cela a contribué à créer des liens, en somme on faisait la même chose qu’eux. » Dans leurs carnets, les animatrices conservent précieusement les portraits de tout le monde.

Après – ou plutôt avec – est venue la photographie. « Quand on n’est pas bon en dessin, poursuit Ninon, le portrait est un exercice compliqué. La photo apportait du réel à ces visages. » 

Marion leur a appris à se servir du matériel. « Se prendre en selfie avec son téléphone, c’est très différent de poser devant un vrai appareil et de recevoir sa photo en A4 et en couleurs, dit-elle. Ces séances ont pris du temps, le temps que chacun passe à tour de rôle, seul ou à plusieurs, choisisse sa posture, face ou profil, sa mimique, souriant ou grimaçant face à l’objectif… »

Retour à la protection du droit à l’image : impossible d’utiliser ces photos telles quelles ! Alors qu’en faire ? Les animatrices ont dressé une liste de verbes, d’actions pour détériorer ou transformer ces clichés : déchirer, découper, plier, recouvrir, cacher… « Il y avait du mouvement et de l’énergie, relate Marion. On apprend à connaître les gens en voyant comment ils dessinent, comment ils entrent dans la matière : il y a celui qui déchire brutalement, celui qui découpe avec précision… Dans un même exercice, les caractères, les personnalités et les émotions s’expriment différemment. » Le jeu est un canal privilégié. Les animatrices leur ont aussi proposé de déformer leur visage en s’appuyant contre une vitre, gardant toujours en tête une forme de lâcher-prise, et qu’on ne puisse pas les reconnaitre.

« En partant du portrait personnel pour arriver au collectif, pour arriver à se mélanger, on posait cette question : l’identité n’est-elle pas multiple ? »

Après avoir tout coupé, tout mélangé, tout disposé sur une grande table : une multitude de nez, d’yeux, de bouches… les jeunes ont reconstitué des visages avec des bouts de l’un, des bouts de l’autre, des bouts de filles avec des bouts de garçons, de ceux qui étaient présents comme de ceux qui avaient déjà quitté le centre. « Il y avait du symbolique, de l’esthétique pure, du ludique aussi. »

Cet atelier particulièrement désinhibant était un passage nécessaire pour aborder les thèmes suivants. Mais comment raccrocher les nouveaux participants qui arrivaient chaque mercredi ? « Très vite, il y a eu deux groupes : les nouveaux avec qui on refaisait ce premier exercice du portrait, et les autres qui leur montraient ce qu’ils avaient produit tout en avançant. On a donc longtemps décliné cet atelier avec de multiples variations : peindre sur les photos, avec de la couleur ou à l’encre sur un immense calque qui les recouvrait toutes. Ils n’ont pas systématiquement retravaillé leur image, ils se sont aussi occupés de celle des autres. »

L’atelier de transition entre le thème du corps et celui du lieu fut celui des mains. Les jeunes les ont détourées avec un crayon, en ont tracé le contour. « Certains n’avaient jamais fait ça. On leur a demandé ensuite d’écrire une histoire, de se présenter dedans et autour, comme un calligramme d’Apollinaire[1]. On a photocopié des mains, des parties de visages, on les a mélangées comme les portraits… »

Chaque semaine, les animatrices leur apportaient les images de la séance précédente, en souvenir. « Tout ce travail leur appartient aussi, disent-elles. Il n’y a pas que le rendu lors de l’exposition ou dans le livre. Il y a aussi tout ce bénéfice immédiat et personnel, individuel. » Les murs des chambres et des couloirs ont vite été tapissés de ces clichés !

Le lieu

Marion  et Ninon affichent un sourire en coin. « Le début de cet atelier a été chaotique, confient-elles. La seule chose qui nous reliait, c’était le lieu où on se trouvait tous ce jour-là : le centre Fedasil à Neder-over-Hembeek, qui est en périphérie de la ville et en tant que tel, déjà en marge. » Elles se sont lancées dans la cartographie, montrant aux jeunes où se trouvait le centre d’accueil, l’Atomium, traçant des trajets qu’ils effectuaient régulièrement… « Mais ça ne marchait pas… la plupart d’entre eux n’avaient jamais vu de carte, ils n’avaient pas de repères non plus. Il a fallu revoir nos propres balises. » C’était challengeant. « À l’intérieur du centre, on voulait qu’ils nous fassent visiter les endroits importants pour eux. Pour l’un, sa base était l’endroit où il y avait la meilleure connexion wifi et où il pouvait communiquer avec sa sœur au loin. » Se posait aussi la question d’un lieu bien à soi, d’une chambre personnelle. « Ici, constate Manon, ils sont quatre par dortoir, ils sont dans une collectivité permanente. Le seul espace privatif est leur lit superposé et un casier. »

 L’objet

C’était l’atelier le plus libre. Les animatrices sont parties de l’idée du chemin, long, parcouru par ces jeunes. Qu’avaient-ils emporté avec eux ? Elles leur ont demandé de dessiner cet objet. « On s’attendait à des photos de famille, un vêtement, et on a eu beaucoup de GSM… C’est le lien avec leur monde d’avant, celui d’aujourd’hui et celui d’après. C’est grâce à lui qu’ils rencontrent des gens et c’est la musique, hyper importante aussi. Ce sera donc plutôt un travail sur la perte : quels sont les objets que tu as laissés ou que tu as perdus et qui étaient importants et dont tu te souviens ? »

À ce stade, elles ont pris plus de temps individuellement avec chacun et de magnifiques histoires ont émergé, comme autour du bracelet de cette jeune fille, une simple cordelette achetée avec sa mère au marché avant de partir. « C’était à la fois très intime et ludique, comme lorsque de jeunes Afghans ont sorti des foulards, se cachant derrière pour se prendre en portrait… »

Un des jeunes ne voulait pas dessiner, ça ne l’intéressait pas, mais il voulait être là et il voulait écrire. Marion et Ninon lui ont déniché une machine à écrire. « On aurait pu travailler simplement avec du papier, de la colle et des ciseaux, mais c’était important pour nous de déployer un maximum d’outils différents pour qu’ils trouvent leur technique de prédilection, le média qui leur convenait le mieux pour s’exprimer. » Certains ne faisaient que des photos, un autre branché « caméra » a réalisé un reportage de l’atelier, un autre encore a composé des chansons de rap… Il y avait des appareils photo jetables, à l’ancienne ! À l’heure de Snapchat et d’Instagram, ils ont appris ce qu’était une pellicule argentique ! Elles les ont aussi tous accompagnés dans les moments de découragement. « Ce sont des ados comme les autres, il ne faut pas l’oublier. On n’est pas des psys, mais leur dire que ce qu’ils font est beau, que ça a de la valeur, ça leur fait du bien. » Toutes ces voies ou voix d’expression n’auraient pas été possibles sans le chemin parcouru depuis le premier atelier. Idem pour le rapport entre eux : les relations les plus denses se sont établies avec ceux qui sont restés le plus longtemps, qui étaient présents à toutes les séances.

Un livre et une exposition

De toutes ces séances, de tous ces dessins, de tous ces portraits revisités est né un livre dans lequel chaque jeune, qu’il ait passé une heure dans l’atelier ou qu’il n’ait manqué aucun rendez-vous, trouve une trace de ce qu’il y a fait. Chacun en a reçu un exemplaire, un petit format facile à garder avec soi dans son bagage. Chacun a aussi a été invité au vernissage de l’exposition présentant les originaux de leur production. « On a passé des heures à appeler tous les centres en région pour les localiser. Il y en a qui sont venus avec leurs éducateurs, avec de copains à qui ils voulaient montrer le projet auquel ils avaient participé. »

L’exposition est doublement importante. C’était un objectif final pour les jeunes qui ont participé à ces ateliers. II reste quelque chose de leur travail, de leur passage, pour eux et pour le reste de la société. C’est aussi une vitrine qui pourra faire bouger les choses dans les centres d’accueil, parmi les éducateurs. « Le but de ce projet, c’est d’en montrer les résultats, mais aussi de poser un autre discours, un autre regard, de présenter d’une autre façon des personnes habituellement rangées dans des cases “migrants”, “tragédie”, voire “délinquance”. On aimerait bien sûr que des initiatives similaires se multiplient et qu’elles ne touchent pas que les convaincus. » Les visiteurs ont été invités à dessiner leur portrait, déjà un premier partage d’expérience…

[1] https://lafranceaulycee.blogspot.com/2013/11/calligrammes-la-poesie-visuelle.html.

3. Le Prix Herman Houtman 2020 : « Parlons Jeunes », par l’ASBL Comme un Lundi

Comme un Lundi est une asbl de réalisation sonore et visuelle dédiée à la jeunesse. Depuis dix ans, ses ateliers et ses créations favorisent la réflexion, les rencontres et la participation. Elle est l’œuvre de quatre jeunes diplômés en journalisme, en animation socioculturelle et en communication, intéressés par l’éducation aux médias. Leur approche vise dès le début à faire participer activement les jeunes par la confrontation de différents points de vue sur un sujet spécifique. C’est sur ce terreau que s’est véritablement ancré le projet Parlons Jeunes dès 2013. Cette année-là, le contexte médiatique est focalisé sur les départs de jeunes Belges en Syrie. « Cela occupait énormément l’attention, même si cela ne concernait qu’une infime minorité de personnes. On en parlait beaucoup, mais la parole n’était pas donnée aux jeunes », expliquent Pauline Bombaert et Sarah Segura, cofondatrices, réalisatrices, animatrices et gestionnaires de Comme un Lundi. Parlons Jeunes prépare aujourd’hui sa douzième édition.

L’éducation aux médias, l’éducation par les médias

« Au début, on était fort attachés à l’éducation aux médias : comment décoder un reportage de télévision, par exemple, relatent-elles. On a aussi beaucoup travaillé dans des dispositifs d’accrochage scolaire avec l’idée de recueillir la parole des jeunes au départ des questions qu’ils avaient autour de leur école et de leur avenir. On faisait remonter leur parole dans l’école et en dehors sur ce qu’ils vivaient en formation en alternance où ils se sentaient dénigrés par d’autres jeunes de l’enseignement technique ou général. Les questions de précarité ont émergé, le fait d’être montré du doigt dans les quartiers parce qu’ils fument une clope devant l’école avant de rentrer, d’être victimes de remarques… Certains d’entre eux ont des problèmes avec la police parce qu’ils sèchent les cours, et on apprend que s’ils ne sont pas tous les jours en classe c’est parce qu’ils sont dans d’autres réalités, il y en a qui doivent bosser pour aider leurs parents à finir le mois. S’ils sont au CEFA[1], c’est parce qu’ils vont pouvoir tout de suite travailler. On s’est dit qu’ils pouvaient se saisir des outils qu’on utilisait et réaliser que leur parole est intéressante, qu’elle vaut la peine d’être dite et entendue, qu’ils ont leur place dans la société. On est parti de leur terrain, de ce qu’ils vivent… et c’était bien plus intéressant de travailler ce volet social que de se limiter à l’éducation aux médias. » Cet aspect demeure néanmoins, mais davantage en tant que support que de finalité. Les jeunes continuent d’apprendre ce qu’est un cadrage, ce qu’on fait passer par l’image, mais ils l’apprennent au travers de la problématique qu’ils traitent ou d’une question qui les concerne. Ils apprennent à développer leur esprit critique, à ne pas être un consommateur de médias, une place que nous donne souvent la société. Les médias ont donc plutôt constitué un dispositif, donné un cadre permettant à l’expression d’advenir.

[1] Centre d’Education et de Formation en Alternance.

Fiche technique

Cadre. Parlons Jeunes concrétise le droit à la participation des enfants, qui constitue l’un des principes fondamentaux de la Convention relative aux droits de l’enfant, et dont le droit à l’expression constitue l’un des piliers. Le projet a été initié par le Délégué général aux droits de l’enfant et est coordonné par Comme un Lundi.

Objectif. Les ateliers cherchent à rendre les participants acteurs du projet en développant leur esprit critique et leurs capacités créatives. Les jeunes sont accompagnés dans la construction de leur réflexion et dans sa mise en forme à travers différentes disciplines. La vidéo, le son, la presse écrite, la création numérique et l’illustration permettent d’élaborer ensemble des nouveaux récits.

Méthode. Les ateliers partent des préoccupations des jeunes et leur confient un rôle actif. Ce sont eux qui filment, prennent le son, préparent les questions d’interview et donnent le ton. Tant sur le fond que sur la forme, ils définissent l’orientation du projet.

Parlons de tout !

Syrie, pauvreté, violence, exil, école, santé mentale, quartiers, avenir… Comme un Lundi monte des stages pour les 13-20 ans, garçons et filles, de tous horizons socioéconomiques. Cette mixité fait aussi partie de la pédagogie à l’œuvre, tout comme le climat de confiance et de bienveillance que l’équipe installe. Tout peut être dit sans fragiliser personne. Chacun vient tel qu’il est, en toute liberté. Ghislain, un participant, en témoigne lors d’une évaluation : « Il y a quelque chose qui se détend, on apprend à se connaître, on est tous ensemble dans un projet commun, on a un prétexte de se réunir. Moi, je n’avais jamais parlé à une fille voilée avant. » « Et à l’inverse, les Molenbeekois ne parlent pas très souvent non plus à des Blancs-Belges… Cela nous a inspirés pour des éditions suivantes où on a parlé des clichés véhiculés sur les origines, sur les entités. » Cela a notamment donné « Parlons clichés, Parlons Jeunes musulmans » : c’est quoi d’être un jeune musulman aujourd’hui à Bruxelles ? « On tenait à ce qu’il ait des non-musulmans aussi, et c’était génial. On a organisé un jeu : chacun inscrivait anonymement sur un bout de papier “tout ce qu’il a toujours voulu savoir sur les musulmans ou les non-musulmans sans n’avoir jamais osé le demander”. Ils se sont lâchés et il y avait tellement de quoi discuter qu’on a repris cet exercice plusieurs fois sur la semaine de stage. »

Chaque édition est différente et l’équipe s’adapte à chaque fois aux jeunes qui sont là, à la thématique et aux intervenants qu’elle invite, aux associations dont elle s’entoure. « Évidemment, on ne peut pas être spécialiste dans tous les domaines et ces extérieurs ont des choses intéressantes, une expertise à partager avec les jeunes, qui peuvent aussi un peu les cuisiner. » L’édition sur la pauvreté par exemple a été préparée en partenariat avec le Réseau wallon de lutte contre la pauvreté. L’édition sur l’exil, avec la Plate-forme Mineurs en exil, celle sur l’amour et la sexualité avec Alter Visio.

Les éditions se délocalisent aussi pour aller à la rencontre des jeunes qui ne peuvent pas se déplacer, comme au Centre Ados à Anderlecht, une institution psychiatrique. « Dans la version sur l’exil, nous sommes allés au Petit-Château, raconte Pauline Bombaert. Les jeunes interviewaient d’autres jeunes, ils discutaient entre eux. “Tu es là depuis quand ? Comment ça se passe pour toi en Belgique ? Tu viens d’où ?” On est aussi allés en IPPJ pour l’édition sur la violence. On a fait notre atelier sur place avec les résidents, c’étaient eux les participants. Pas de mixité interne/externe ici, mais par contre on a réuni des garçons du centre fermé de Wauthier-Braine et des filles du centre ouvert de Saint-Servais. » Chaque édition est pensée et explorée singulièrement. « On mise parfois sur la vidéo et le son ou sur l’écriture. Pour l’édition à venir sur le (dé)confinement et la projection dans l’avenir, on creuse le biais artistique via l’illustration, la peinture et le conte. Des techniques qui permettent également de conserver des traces. » Et on s’adapte aux circonstances de la crise sanitaire : les témoignages se recueillent individuellement, par téléphone, en face à face et en respectant les mesures de distanciation au parc ou dans la famille du jeune. « Nous tenons beaucoup à ce projet “Parlons jeunes – Parlons demain” : dans ce monde en crise économique, environnementale, sociale où ils entendent qu’il n’y aura pas de boulot, comment font les jeunes pour trouver l’aspiration à autre chose ? » La dimension artistique permet d’ouvrir l’imaginaire quand le réel bouche l’horizon.

Ces stages ont lieu deux à trois fois par an, lors des congés scolaires et pendant les jours blancs à la fin juin, durant une semaine intensive. Mais une autre formule se développe en parallèle dans plusieurs quartiers de la capitale.

Les balades sonores

Cette formule décentralisée de Parlons Jeunes est en cours les mercredis après-midi à Cureghem, à Molenbeek, à Beekkant. « C’est intéressant pour nous d’aller sur le terrain. Parler de la vie dans des logements sociaux, interroger les habitants sur le rapport à l’intimité, à l’espace, à l’insalubrité, il faut le faire sur place. Pour ressentir l’image que cela donne des jeunes qui y vivent, il faut palper la dynamique de la cité, y être avec eux. » Et pour continuer à démonter les clichés, ces ateliers mobiles se baladent aussi du côté d’Uccle, au Merlo où la bibliothèque est gérée par des jeunes du quartier.

 

Un format original

C’est la marque de fabrique de Parlons Jeunes : on ose y parler de tout, on est sérieux sans se prendre au sérieux. « On n’est pas du tout dans une position de savant, souligne Sarah Segura. On crée un dispositif, on accompagne, mais nous ne sommes pas des formateurs ou des instructeurs. On va plutôt évoluer ensemble, avec ce que chacun apporte. » Et avec un grand professionnalisme, sans quoi tout cela ne tiendrait pas la route. « On ne fabrique pas des reporters ni des cadreurs. Ce n’est pas un atelier vidéo, mais cela peut faire naître des vocations. Le média est un prétexte, c’est le sujet traité qui importe. Notre approche est horizontale. Chaque participant est invité à interagir et à prendre des décisions. Chacun trouve sa place, devant ou derrière la caméra ou le micro. La valorisation de chaque participant fait partie intégrante des objectifs du projet. »

Au début, l’objectif était de convaincre des professionnels de l’information, les grandes chaines de télé et de radio de relayer leurs productions. Mais au fil du temps, l’accent a de plus en plus été mis sur l’expression des jeunes. « On a constaté que la place laissée aux mineurs dans les médias classiques ne faisait émerger que des postures et des discours polissés. Aujourd’hui nous accordons moins d’importance à la quantité de productions qu’à la qualité de l’espace d’expression proposé durant les ateliers. » Fini donc de formater les reportages pour qu’ils s’alignent sur les standards imposés par les médias classiques, et place à de nouveaux formats plus à même de rendre compte de la complexité des vécus et des réflexions des jeunes. Les contenus réalisés sont désormais diffusés sur les réseaux sociaux et lors de colloques. Ils sont également valorisés comme outils de sensibilisation auprès d’acteurs du secteur jeunesse, associatif et scolaire de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

 

 

L’attribution du Prix Herman Houtman par le Fonds a fortement touché l’équipe de Comme un Lundi. « On est très content bien entendu, mais au-delà du montant reçu, c’est une reconnaissance de notre travail qui va nous permettre d’avoir une stabilité pour six mois ou un an. On va pouvoir investir cet argent pour pérenniser le projet. Pour nous c’était devenu vital, car nos salaires actuellement sont inexistants, personne n’est engagé par l’ASBL : on est tous des indépendants et c’est comme cela qu’on vit depuis dix ans », lâche Pauline Bombaert. Un petit coup de gueule pour rappeler que tout travail de terrain reste difficile, qu’il faut garder la motivation, répondre à des appels à projets, continuer d’espérer décrocher des subsides en éducation permanente… « On a aussi déposé notre dossier pour devenir une organisation de jeunesse. Partout on nous dit qu’il n’y a pas de sous pour des projets structurels, qu’on n’est pas les seuls porteurs de projets à se démener… » La reconnaissance de ce travail par le Fonds Houtman est aussi celle de l’importance accordée à la participation des jeunes. Un bon début.

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4. Autour du Fonds…

Bernard De Vos, Délégué général aux droits de l’enfant

Qu’auriez-vous envie de dire, de souhaiter au Fonds Houtman, un partenaire qui fête aujourd’hui ses trente ans ?

D’abord que c’est assez exceptionnel d’avoir un partenaire qui travaille sur les questions de petite enfance. Ce n’est pas le secteur le plus valorisé et je pense que le Fonds Houtman a compris l’intérêt fondamental de travailler de manière précoce. Si on travaillait mieux avec les enfants en bas âge, beaucoup de politiques de remédiation deviendraient inutiles. Le Fonds est aussi très vigilant sur les questions de précarité. La précarité, ce n’est pas seulement la question de la pauvreté, toutes les précarités l’intéressent : les grossesses précoces, les mineurs étrangers non accompagnés… Il le fait en soutenant financièrement, mais aussi en amenant un éclairage sur des projets qui méritent d’être connus. Ce qui est chouette, c’est qu’il allie souvent le soutien de projets particuliers et celui de projets plus larges. Il essaye aussi de passer de la pratique de terrain à une globalisation des acquis pour faire en sorte que l’expérience des uns profite aux autres. Il fait souvent office de relais entre une série d’acteurs et d’universitaires notamment, qui ont un peu plus de recul par rapport au travail de terrain.

 

Le Fonds Houtman serait une sorte de sentinelle dans ce secteur ? 

Oui, je le pense. Et ce qui est aussi assez exceptionnel, c’est qu’il accompagne véritablement les projets qu’il soutient. C’est assez rare, les fondations donnent en général de l’argent et puis débrouillez-vous ! Ici, l’idée est de mettre en lien les différents projets soutenus. C’est malin parce qu’une logique collective se met en place, c’est très participatif et c’est très original. À ma connaissance, ça n’existe pas ailleurs.

Parce que dans ce secteur chacun travaille souvent de son côté ?

Chacun cherche son petit subside, car la lutte est intense pour obtenir un peu d’argent. Et une fois qu’on l’a, on a plutôt tendance à développer son projet de manière isolée. Le Fonds Houtman rappelle toujours les promoteurs à cette exigence de partage avec les autres partenaires. Il attend aussi un contenu à la fin des appels à projets, une conclusion sommative. Que les projets soient pérennisés ou pas, il doit en rester quelque chose.

L’outil privilégié par le Fonds Houtman est la recherche-action. Les enfants sont aussi les partenaires de nombreux projets soutenus…

La question de la participation est très importante pour le Fonds et terriblement importante pour moi également : elle est inscrite dans la Convention internationale relative aux droits de l’enfant et c’est l’un des droits qui est le moins bien appliqué, parce que souvent méconnu.

On ne croit pas que les enfants nous sont utiles, or quand on organise bien la participation avec eux, ce qu’ils amènent est d’une richesse incroyable, notamment parce qu’ils n’ont pas de censure, d’autocensure, ils disent ce qu’ils pensent… Ils ont parfois une vision très originale sur ce qui les concerne directement, mais aussi sur la société en général.

Demandez-leur ce qu’ils pensent de la façon dont on a laissé mourir les aînés dans les maisons de repos pendant cette crise sanitaire. Demandez-leur ce qu’il faut faire et ils vont vous trouver quelque chose d’intelligent. Je suis toujours très surpris de voir que, quand ils sont dans de bonnes conditions, les enfants sont capables d’être de véritables moteurs de changement.

Comment aller au-delà, encore, et ne pas seulement leur demander leur avis ?

En faisant en sorte que la participation soit inscrite régulièrement un peu partout et qu’il ne soit plus possible de se passer de leur avis. La manière que nous avons aujourd’hui de recueillir la parole des enfants et des jeunes est encore trop réservée à un certain public. Les conseils communaux de jeunes, par exemple, fonctionnent encore trop souvent sur base d’une démocratie représentative alors que ce que nous appelons de tous nos vœux, c’est une démocratie participative. Comment faire pour ne pas inciter les jeunes à refaire les mêmes conneries que nous faisons depuis des années ? Il y a lieu d’encourager ces transformations.

Construisons avec eux ! C’est un challenge terrible. Il faut d’abord bien faire comprendre que la participation n’est pas une licence qu’on leur accorde : c’est un droit, donc ils peuvent le revendiquer.

 

Julianne Laffineur, politologue, permanente de la Coordination des ONG pour les droits de l’enfant (CODE)

La crise sanitaire actuelle a-t-elle une incidence sur le respect des droits de l’enfant ?

Énormément d’aspects en lien avec les droits de l’enfant sont touchés et la crise a aggravé les inégalités existantes. Dans la période de confinement, les jeunes ont dû vivre dans le milieu familial ce qu’ils vivent habituellement ailleurs : leur vie scolaire, parfois leur vie extrascolaire avec des activités maintenues à distance, leur vie sociale… Certains se sont retrouvés dans des situations compliquées, tendues, voire violentes. La sphère familiale a beaucoup de sens à rester privée, mais les droits de l’enfant peuvent y être impactés. De manière générale on constate depuis plusieurs années des situations de plus en plus difficiles, particulièrement pour les enfants en situation de pauvreté qui cumulent différents problèmes. On parle aussi souvent d’enfants vulnérables ou vulnérabilisés, car ce n’est pas parce qu’on n’a pas de difficulté ou qu’on n’est pas en situation de pauvreté que les droits de l’enfant sont pour autant respectés. Je pense en particulier au droit à la participation. C’est un domaine très disparate et qui n’est pas toujours très clair pour le grand public.

Les lieux classiques de participation des jeunes sont l’école, les loisirs. Le moment est-il venu d’investir d’autres espaces ?

Oui, et de trouver d’autres moyens pour aller les chercher où ils sont. C’est très facile à dire et très compliqué à faire, cela demande des ressources, cela demande qu’on se mobilise, que l’on réfléchisse à ce que l’on entend exactement par participation. Le droit à la participation, c’est pouvoir donner notre avis sur des questions qui nous concernent. On constate qu’il n’a pas toujours été possible et en tout cas pas de manière globale et structurée d’avoir le retour des enfants et des jeunes. Il y a également de nombreuses situations spécifiques : les MENA, les enfants placés en institution, les enfants de personnes détenues qui ont été multiplement touchés par la crise : ils n’avaient plus de contact avec leur tuteur, ils ne pouvaient plus faire des allers-retours vers leur famille… Pendant le confinement, on s’est un peu tous emballés sur le fait que l’on pouvait se contacter en ligne, faire des vidéoconférences, etc. Mais tout le monde n’y a pas accès. Vers qui les enfants peuvent-ils se tourner ? Ils ne peuvent plus s’adresser à d’autres adultes que ceux qui les entourent de manière proche… Cette crise majeure les touche directement, ne fut-ce que par la fermeture des écoles, et on n’a pas développé une communication tournée vers eux, on ne leur a pas toujours demandé ce qu’ils pensaient de la situation et comment ils la vivaient. Je ne dis pas que les jeunes doivent faire la révolution, mais au moins avoir voix au chapitre.

 

Les choses bougent-elles néanmoins ?

Toutes les questions de société concernent les jeunes au même titre que les autres. Mais c’est compliqué, et on nous le signale souvent. Les jeunes ne veulent pas toujours donner leur avis… Nous sommes attachés à l’idée que le droit à la participation est aussi le droit de ne pas participer, et donc pour certains de ne pas vouloir s’exprimer. Activer le droit à la participation, c’est ouvrir la porte, aménager l’espace de parole et d’expression pour les jeunes et les enfants, qu’ils souhaitent s’en saisir ou non.

Il y aurait une forme d’apprentissage ?

Tout à fait. Ça se prépare, ça se soutient, ça s’accompagne. Et surtout, le corolaire au droit à la participation est le droit à l’information : savoir de quoi on parle. C’est notre mission de sensibiliser aux droits de l’enfant et aussi à l’éducation aux droits de l’enfant pour les enfants, pour les jeunes et pour les adultes. Cela participe à une indispensable reconnaissance des jeunes si on veut vraiment fonctionner en société. Nous devons sortir de cette vision paternaliste qui considère l’enfant et le jeune comme un citoyen de seconde zone parce qu’il n’a pas encore le droit de vote. On peut discuter, partager des opinions et s’inspirer de l’avis des moins de 18 ans. L’abaissement du droit de vote à 16 ans revient régulièrement sur le tapis. On oscille entre deux logiques : « il faut laisser les enfants être des enfants » ou « les enfants ont un avis et ce serait intéressant qu’ils puissent le donner ». Donner la parole, mais jusqu’à quel point ? Qu’est-ce qu’on en fait ? En tient-on compte comme de la parole d’un adulte ? J’entends cette prudence, mais nous, nous sommes convaincus que la parole des enfants est pertinente.

 

Le bémol, c’est en effet ce que l’on en fait…

Oui, mais c’est le propre de l’exercice démocratique. L’adulte aussi a la liberté de dire « ce qu’il veut », et est-ce qu’on tient toujours compte de ce qu’il dit ? Quand les jeunes ont marché pour le climat, la question s’est posée de les prendre au sérieux ou pas. Qu’est-ce que ça change qu’ils aient 15 ans ou 25 ans ? Ils se sont saisis d’une question – qui en plus concerne tout le monde ! – et ils l’ont défendue.

La participation des enfants, c’est une préparation des adultes qu’ils seront demain ?

On réfute cette expression d’adultes en devenir, comme si tant qu’ils ne le sont pas encore ils demeuraient un produit non fini. Les enfants sont les enfants d’aujourd’hui et ils ont leur mot à dire en tant qu’enfant aujourd’hui. Il y a quelque chose de particulier à les maintenir dans une espèce de flou démocratique jusqu’à ce qu’ils deviennent des adultes.

 

Claudia Camut, Présidente du Fonds Houtman

Quel serait le fil rouge de ces trente années pour le Fonds ?

Le fil rouge, c’est la recherche-action. C’est vraiment l’originalité du Fonds Houtman, la fidélité suivie par tous les membres qui se sont succédé avec une grande expertise dans son Comité de Gestion, notamment composé d’experts universitaires. Ces allers-retours entre la théorie, les concepts et la pratique, je pense qu’il y a peu d’organismes qui travaillent comme cela et depuis si longtemps en Fédération Wallonie-Bruxelles. Le fil rouge, c’est également la faculté du Fonds de travailler sur des sujets délicats, sur des problèmes éthiques. C’est toujours le cas actuellement, notamment avec la recherche « Enjeux éthiques et néonatologie », un projet autour des questions particulièrement difficiles et douloureuses liées à la grande prématurité.

De gros projets sont soutenus par le Fonds, mais aussi des initiatives plus modestes, de petites pépites parfois…

Certains appels à projets permettent justement à de petites idées de se développer. Autant je pense qu’il est parfois difficile de les généraliser, de les étendre sur l’ensemble du territoire, autant je suis convaincue que ces expériences laissent des traces localement, notamment celles qui touchent à la pauvreté par exemple, ou à la culture. Une autre richesse du Fonds Houtman lorsque plusieurs projets sont retenus autour d’une problématique, ce sont les Comités d’Accompagnement. Ils sont garants de la méthodologie et de l’aboutissement des actions. Ce n’est pas juste subsidier pour subsidier. Un échange se passe entre les différents promoteurs, dans la continuité. Nous recevons encore aujourd’hui des retours d’actions menées il y a des années…

Comment sont choisies les thématiques soutenues ?

Chaque année, et cela prend plusieurs réunions, nous nous interrogeons en Comité de Gestion, nous réfléchissons ensemble, poussés par l’évolution de la société et par nos différents champs de compétences et d’expériences. Georges Bovy, ancien Président de l’ONE, disait que le Fonds Houtman était un peu la branche recherche et développement de l’ONE. Il avait raison parce nous essayons d’être un pas en avant. L’interaction avec l’ONE est forte, de nombreux concepts ont vu le jour et ont pu être développés grâce à des travaux menés au départ par le Fonds Houtman. Je prendrai l’exemple des conseillers pédagogiques, créés dans la foulée d’une recherche-action il y a vingt ans, du projet « Itinérances », bâti avec la Croix-Rouge et ses nombreux bénévoles qui conduisent les enfants en visite à leur parent détenu, ou, plus récemment, celui dédié à l’aménagement des cours de récréation avec l’impulsion, notamment, de l’Université de Mons.

 

L’avenir ?

Le Fonds va continuer à travailler en privilégiant la recherche-action, avec un point d’attention plus important encore sur l’extrapolation possible des projets soutenus, sur la diffusion et l’utilisation des résultats de l’action menée, qu’il s’agisse d’un colloque, d’un dossier pédagogique, d’un livre, d’une vidéo. Cet objectif est désormais intégré dans chaque projet et dans chaque convention.

 

Benoit Parmentier, Administrateur Général de l’ONE

Le Fonds Houtman et l’ONE ont partagé de très nombreuses choses durant ces trente années…

Le Fonds et l’ONE ont des points prioritaires communs : les enfants défavorisés, dans toutes les composantes qu’ils peuvent rencontrer, qu’elles soient d’ordre physique, psychosocial et récemment aussi environnemental. Ce chemin parcouru ensemble nous a amenés à suggérer, proposer, recommander un certain nombre d’orientations et de pratiques nouvelles qui aujourd’hui sont adoptées majoritairement dans la plupart des secteurs concernés.

Le Fonds Houtman est une sorte de précurseur, débusquant et jetant la lumière sur des problématiques émergentes ?

Effectivement. À travers les thématiques des recherches-actions qu’il a mises en œuvre durant ces trente ans, le Fonds a toujours été à l’origine d’une réflexion sur des dimensions et des pratiques novatrices. C’est un fonds d’impulsion, il met en exergue un certain nombre de points d’attention pour que les autorités publiques puissent s’en saisir et apporter des solutions sur le long terme.

Le Fonds Houtman n’est pas le seul à soutenir des projets de ce type. L’ONE en particulier mène aussi un certain nombre de recherches-actions pour mettre en exergue des pratiques nouvelles. Je pense notamment à l’ouverture au subventionnement et à l’agrément des services d’accompagnement périnatals, qui travaillent dans une logique de réseau et de partenariat local pour accompagner des enfants qui vivent dans la précarité. Cela traduit bien le chemin convergent que nous parcourrons avec le Fonds, chacun avec ses moyens, pour apporter des réponses opportunes, pour éviter que les mécanismes de pauvreté ne se reproduisent de génération en génération, et aussi pour offrir un service universel le plus inclusif possible.

 

La précarité augmente, de même que le nombre de projets potentiels à soutenir. Cependant, les moyens à disposition diminuent…

La précarité des familles est en hausse, il suffit de voir les chiffres régulièrement publiés. Il est effectivement nécessaire de mobiliser les décideurs politiques, de mettre prioritairement en œuvre des moyens d’action pour soutenir des projets qui eux-mêmes soutiennent ces enfants et ces familles en difficulté. Mais le Fonds est aussi en difficulté suite à la crise financière et les moyens issus du legs de Herman Houtman se sont restreints.

Le Fonds Houtman conserve néanmoins sa capacité d’interpellation et d’aide à l’enfance en difficulté…

Bien sûr. Et pour que ses revenus actuels puissent être pleinement destinés au secteur et aux bénéficiaires, nous avons souhaité, dans un travail concerté avec l’ONE, mutualiser les moyens de fonctionnement. Le siège social du Fonds va rejoindre les locaux de l’ONE, qui prend de la sorte en charge le loyer, la mise à disposition de matériel et de moyens de communication. Et cela sans interférence avec la politique et les choix du Comité de Gestion du Fonds Houtman sur les thématiques et les travaux menés. Son autonomie est garantie dans la convention conclue avec l’ONE ; la famille du légataire y est très attentive.

 

Assurément, c’est reparti pour trente ans ?

Je souhaite en effet que le travail réalisé puisse se maintenir dans le temps et que le Fonds Houtman puisse continuer à rencontrer ses missions dans les prochaines années. Et aussi qu’à travers les actions et les acteurs qu’il mobilise nous puissions tous apporter un mieux-être, un bien-être aux populations auquel ce fonds est dédié : les enfants en difficulté.

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