Page de couverture du Cahier 38 du Fonds Houtman

Pour aller plus loin...

Eco-émois : une étude exploratoire sur l’éco-anxiété

chez les enfants et les jeunes à Bruxelles et en Wallonie

L’éco-anxiété. Ce phénomène en pleine évolution, aux contours conceptuels encore flous et sur lequel les connaissances scientifiques restent limitées, nécessitait d’être mieux cerné. La recherche « Eco-émois : étude exploratoire sur l’éco-anxiété chez les enfants et les jeunes en Belgique francophone » explore cette problématique et propose une indication des niveaux d’éco-anxiété chez les enfants et les jeunes à Bruxelles et en Wallonie, l’identification de facteurs associés aux éco-émotions, de stratégies de coping et des recommandations. Elle a été menée par le Dr Bénédicte Mouton, le Dr Stijn Van Petegem et le Pr Ann DeSmet, de la faculté de psychologie de l’Université libre de Bruxelles (ULB).

Leur méthode repose sur trois piliers : une approche qualitative à travers des entretiens et des séances de jeux pour les plus jeunes, une approche quantitative à travers une enquête par questionnaire pour les enfants à partir de 10 ans, et une approche participative à travers des groupes de jeunes experts de 14 à 18 ans. L’équipe a aussi croisé différentes perspectives : celle des enfants et des jeunes eux-mêmes, celle des adultes qui les entourent tant à la maison (les parents) qu’à l’école (les enseignants et les professionnels des centres psycho-médico-sociaux (PMS)). Cette complémentarité a permis de dresser un état des lieux nuancé de ce que ressentent les enfants et les jeunes au sujet des changements climatiques et écologiques.

1. Un concept à clarifier

Des enjeux de définition se sont rapidement posés, notamment lors des entretiens et des séances de discussion avec les jeunes. « Eco » couvrant de multiples réalités : écologie, respect de la nature, environnement, changement climatique, perte de biodiversité, épuisement de la planète, etc. « Anxiété » faisant aussi résonner diverses réalités : au-delà de la peur, les jeunes et les adultes rencontrés ont décrit un sentiment global d’inquiétude suscitant beaucoup de questionnements.

Dans la littérature scientifique, la diversité de définitions est aussi présente, sans consensus clair sur ce qui est entendu par le terme « éco-anxiété ». L’un des premiers termes proposés dès 2005 par le philosophe Albrecht a été celui de solastalgie, décrivant cet état de détresse chronique ressentie lorsque les lieux de vie se dégradent, ce sentiment de perte et un rapport intime au lieu[1]. L’Association américaine de psychologie a défini l’écoanxiété comme une « peur chronique de la catastrophe environnementale »[2]. En d’autres termes, c’est une forme de stress ressenti face aux changements environnementaux et leurs conséquences[3].

Les manifestations de l’éco-anxiété chez les jeunes incluent des sentiments de tristesse, d’anxiété, de colère et d’impuissance. Au-delà de l’anxiété, un large spectre d’émotions sont ressenties. On parle parfois d’éco-fatigue qui serait liée à un excès d’informations ou de pressions relatives aux enjeux écologiques, en soulignant la tendance à sur-responsabiliser, voire à culpabiliser les individus[4]. La multiplication de messages alarmistes et confus appelant à la responsabilité individuelle conduirait à une saturation mentale et aboutirait même à une réponse opposée à celle qui est attendue, selon le phénomène de réactance (https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9actance_(psychologie)). Les personnes se désengageraient, leur conscience environnementale et leurs comportements pro-environnementaux seraient diminués. Le sentiment d’être dépassé et la croyance que l’action personnelle n’aura que peu d’effets sont ancrés dans le concept d’impuissance acquise liée à la perception d’un manque de contrôle sur les changements écologiques. Il s’agit donc d’un large éventail d’émotions et de symptômes qui doivent être perçus avant tout comme une réaction rationnelle face aux menaces écologiques occasionnées par le changement climatique, la pollution, ou la perte de biodiversité, et non comme une pathologie.

« Ce terme d’éco-anxiété n’est pas le plus pertinent, reconnaît Bénédicte Mouton, qui pilote cette étude, mais il est pionnier, c’est celui qui a ouvert le champ des recherches sur cette thématique. Il va falloir trouver un terme plus satisfaisant, comme “l’anxiété sociétale” par exemple, qui dépasse les questions climatiques et environnementales. Elles sont importantes, mais on voit aussi chez les adolescents, chez les adultes, des inquiétudes par rapport à un monde marqué par beaucoup d’instabilité, notamment géopolitique, par un contexte de polycrises, par des crises qui s’enchaînent, qui interagissent et qui s’amplifient. En attendant, la définition qui me paraît la plus juste actuellement en francophonie, c’est celle d’Alexandre Heeren, pour qui l’éco-anxiété est une détresse qui renvoie à l’inquiétude et à ses symptômes, au sujet des impacts actuels et futurs des changements climatiques et écologiques[5]. »

L’équipe de l’ULB a dès lors abordé la problématique en distinguant l’éco-anxiété (une anxiété climatique et environnementale assez générale) des éco-émotions. Celles-ci concernent les différentes émotions négatives (comprenant la colère, la tristesse, l’impuissance ou la culpabilité) et positives (d’espoir ou de confiance) ressenties au sujet du changement climatique et environnemental. Elles contribuent aux processus de régulation et d’adaptation et participent à la motivation à mettre en place des comportements pro-environnementaux. Mais elles peuvent aussi susciter de la souffrance et entraîner une inhibition à l’action. Parmi ces émotions, l’anxiété est particulièrement saillante.

[1] Albrecht, G. (2005). ‘Solastalgia’. A new concept in health and identity. PAN: philosophy activism nature, (3).

[2] Clayton, S., & Karazsia, B. T. (2020). Development and validation of a measure of climate change anxiety. Journal of environmental psychology, 69, 101434.

[3] Pihkala, P. (2020). Anxiety and the ecological crisis: An analysis of eco-anxiety and climate anxiety. Sustainability, 12(19), 7836.

[4] Marchand, D., Weiss, K., & Pol, E. (2022). Psychologie environnementale : 100 notions clés. Dunod.

[5] Heeren, A. (2024). Eco-anxiété, changement climatique et santé mentale. Enjeux cliniques et thérapeutiques, Carrefour des psychothérapies, DeBoek supérieur.

1.1. Eco-anxiété vs anxiété

L’anxiété généralisée se caractérise par des inquiétudes excessives et incontrôlables concernant divers aspects de la vie quotidienne et se traduit par des symptômes physiques tels que la fatigue, l’agitation, la difficulté à se concentrer et les troubles du sommeil. Les dernières estimations de l’UNICEF (2022) indiquent que plus de 16 % des jeunes âgés de 10 à 19 ans en Belgique sont diagnostiqués avec un trouble mental, selon la définition de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). L’anxiété et la dépression représentent 40 % de ces troubles, dont la prévalence est plus élevée chez les filles. L’enquête HBSC 2022 indique qu’un tiers des élèves scolarisés en Wallonie et à Bruxelles ressentent un niveau de stress élevé (26 % en cinquième-sixième primaire et 37 % en quatrième à sixième secondaire). 14 % d’entre eux se sentent déprimés, 22 % nerveux, et 26 % rencontrent des difficultés à s’endormir à peu près tous les jours.

Les enfants et adolescents déjà prédisposés à l’anxiété peuvent être particulièrement vulnérables aux préoccupations environnementales, ce qui crée un cycle de stress et d’inquiétude difficile à briser. « L’une des caractéristiques spécifiques de l’éco-anxiété est d’être une anxiété ressentie face à un monde à venir. En cela, elle peut susciter des doutes et des questionnements quant à certains choix de vie et des projections dans le futur, y compris la motivation à avoir ou à ne pas avoir d’enfants, à mettre un enfant dans ce monde-là », ajoute Bénédicte Mouton. 

1.2. Facteurs associés à l’éco-anxiété

Les études montrent que les filles et les jeunes femmes sont généralement plus susceptibles de ressentir de l’éco-anxiété que les garçons et les jeunes hommes[6]. Cette différence pourrait être attribuée à plusieurs facteurs, notamment les différences dans la socialisation des genres ; les filles étant souvent encouragées à exprimer leurs émotions et à être plus empathiques envers les problèmes sociaux et environnementaux.

La relation à la nature a été identifiée comme un facteur important pour les comportements pro-environnementaux chez les jeunes. Si le sentiment de connexion à la nature est bénéfique pour le bien-être physique et mental, la relation avec l’engagement pro-environnemental peut apparaître dans deux directions opposées. D’une part, les jeunes qui rapportent un lien étroit avec la nature sont aussi davantage engagés dans sa protection. D’autre part, certains peuvent aussi éprouver des émotions négatives qui amènent à un désengagement. Les jeunes ayant des liens étroits avec la nature sont souvent identifiés aussi comme plus à risque d’éco-anxiété du fait de leur sensibilité environnementale.

[6] Coffey, C., Bhullar, N., Durkin, J., Islam, S., & Usher, K. Understanding Eco-anxiety: A Systematic Scoping Review of Current Literature and Identified Knowledge Gaps, Journal of Climate Change and Health, 3/100047, https://doi.org/10.1016/j.joclim.2021.100047.

1.3. Lien avec les comportements pro-environnementaux 

L’éco-anxiété génère des peurs, mais peut également être associée positivement à la mise en place de comportements pro-environnementaux. Une forme d’inquiétude « constructive » amènerait une plus grande volonté d’agir lorsqu’on ressent de l’éco-anxiété. Certaines personnes peuvent s’engager activement dans des initiatives écologiques (recyclage, réduction de la consommation de plastique, changement de régime alimentaire, participation à des manifestations pour le climat) ; cependant, cette motivation peut parfois se transformer en une pression excessive pour « sauver la planète », ce qui peut aggraver l’anxiété et le stress.

1.4. Stratégies de coping face à l’éco-anxiété

Le coping est un concept issu des théories transactionnelles du stress, à la fin des années 1970, que l’on pourrait traduire en français par les stratégies d’adaptation, d’ajustement face à une source de stress. « Le coping est un effort, précise Bénédicte Mouton. C’est-à-dire que l’on met en place une stratégie plus ou moins consciente, plus ou moins explicite, à titre individuel pour s’ajuster à un stresseur et notamment réduire les émotions négatives que l’on ressent face à une menace. » Les stratégies de coping étaient classées historiquement en deux grandes catégories : le coping centré sur le problème et le coping centré sur l’émotion. « Le premier implique des efforts pour modifier la situation stressante elle-même, tandis que le second vise à réguler les émotions négatives associées à la situation », ajoute Stijn Van Petegem.  

Chez les enfants et adolescents, plusieurs types de réponses à l’éco-anxiété ont été identifiées, dont certaines peuvent être considérées comme inadaptées (par exemple le déni) et d’autres plus adaptatives (l’espoir constructif, utilisé comme un mécanisme positif). Parmi ces stratégies de coping : la minimisation de la gravité du changement climatique (ou distanciation émotionnelle), la réévaluation positive (trouver des aspects positifs dans une situation difficile), la confiance en différents acteurs sociaux, l’action, ou encore l’espoir constructif. « Les recherches montrent que les stratégies de coping centrées sur le problème sont généralement plus efficaces pour gérer le stress à long terme, tandis que les stratégies de coping centrées sur l’émotion peuvent offrir un soulagement temporaire, mais risquent de ne pas résoudre la source du stress. », poursuit-il. Ces stratégies varient en fonction de l’âge et du développement cognitif des jeunes. Les enfants plus jeunes ont tendance à utiliser moins de coping centré sur le problème et plus de distanciation pour faire face à leurs inquiétudes, tandis que les adolescents et les jeunes adultes utilisent davantage de réévaluation positive et placent leur confiance dans les chercheurs et le développement technologique. Ceci s’expliquerait par le fait que les enfants plus jeunes peuvent avoir du mal à comprendre la complexité des problèmes climatiques, et donc se tournent vers des stratégies plus simples, comme la distanciation. En revanche, les adolescents peuvent être enclins à utiliser des stratégies plus sophistiquées, telles que la réévaluation positive et le coping centré sur le problème, qui impliquent une réflexion critique et une action proactive. Ils peuvent aussi ressentir une plus grande capacité d’action que les plus jeunes, en gagnant en autonomie avec l’âge.

Le concept d’agentivité est en effet un autre élément important des stratégies de coping. « C’est la croyance que nous avons le pouvoir d’agir et que nos actions auront un impact : j’ai un peu de contrôle, je peux faire quelque chose et je pense que cela va avoir un effet, explique Bénédicte Mouton, de la même façon qu’elle en a parlé aux jeunes participants de l’étude. L’agentivité peut être individuelle et collective. Ce n’est pas uniquement une croyance en ma capacité en tant qu’individu de changer les choses ou d’être acteur de ma propre vie ; collectivement, on peut aussi avoir cette capacité d’agir. »

L’éco-anxiété partage en outre plusieurs caractéristiques avec le deuil, notamment des sentiments de perte, de tristesse et d’impuissance. « La littérature scientifique sur l’ajustement au deuil peut offrir des perspectives pour comprendre et accompagner l’éco-anxiété : l’acceptation de la réalité des changements climatiques et des émotions que cela suscite, en réévaluant positivement les situations, en s’engageant dans des actions collectives, en recherchant le soutien social ou en pratiquant une régulation émotionnelle », précise Stijn Van Petegem. Ces recherches sur le deuil ont aussi montré le bénéfice de recourir à plusieurs de ces stratégies d’ajustement, à osciller de manière flexible entre confrontation et évitement, ce qui est peut-être fort éclairant dans le contexte d’anxiété climatique et écologique.

Schéma dessiné représentant la collapsologie / courbe du deuil
Courbe illustrée par Matthieu Niel ; voir : https://tatoudi.com/unpeuplus/
Schéma présentant les visages de l’éco-anxiété. Editions Ecosociété.
Source : Lopes, I. (2023). Les visages de l’éco-anxiété. Editions Ecosociété.

2. Méthode

Cette recherche de nature exploratoire vise à identifier le phénomène d’éco-anxiété et, plus largement, des éco-émotions chez les enfants et les jeunes. « En cela, elle ne vise pas à confirmer ou infirmer des hypothèses, précise Bénédicte Mouton, mais à visualiser, répertorier et observer des liens entre différentes composantes du phénomène. » La méthode retenue est mixte, alliant la récolte de données qualitatives – via des entretiens, des observations de jeux auprès d’enfants et des discussions dans des groupes de jeunes –, et quantitatives via des questionnaires. L’approche est participative, elle intègre des jeunes dans la démarche scientifique.

Quatorze écoles ont pris part à la recherche. Treize enseignants et psychologues scolaires ont participé à des entretiens. Les enfants et jeunes avaient entre 6 et 20 ans, garçons et filles représentés de manière comparable. Parmi les plus jeunes (à partir de 6 ans), 57 ont participé aux ateliers de jeux au Musée des Sciences naturelles à Bruxelles, ou dans leur école primaire. À partir de la cinquième primaire, les élèves ont participé à l’enquête par questionnaire ; 1.306 élèves âgés de 9 ans à 20 ans l’ont complété. En outre, trente jeunes de 14 à 18 ans ont intégré des groupes d’experts. 164 parents ont aussi complété un questionnaire. Toutes les filières scolaires étaient représentées, de différents réseaux d’enseignement ordinaire. 43 % des participants étaient domiciliés à Bruxelles, 27 % à la campagne, 16 % dans une autre ville et 14 % en zone semi-urbaine.

Pour mesurer la diversité socio-économique, deux indicateurs ont été utilisés. (évalué entre 5 et 10 pour 37 % des écoles, entre 10 et 15 pour 33 % et au-dessus de 15 pour 30 %) et une donnée auto-rapportée subjective et individuelle : le statut socio-économique perçu rapporté par les enfants et les jeunes était en moyenne de 4,38 sur une échelle allant de 1 (les plus privilégiés) à 10 (les moins privilégiés).

Les chercheurs ont été vigilants à obtenir préalablement l’accord parental pour les moins de 16 ans. Au-delà, les adolescents pouvaient signer leur propre consentement informé. Tous les participants (enfants, adolescents, parents) ont reçu des suggestions de lectures, podcasts ou sites internet sur la thématique climatique et écologique, ainsi que des ressources à contacter en cas de difficultés.

[7] L’indice socio-économique (ISE) est établi par l’administration générale de l’enseignement au niveau de l’école et s’étend de 1 (bas) à 20 (élevé). Il mesure le niveau socioéconomique des élèves scolarisés de manière indirecte via le secteur de résidence. Il est fondé sur les données des ménages auxquels appartiennent les élèves résidant dans ce secteur.

3. Volet qualitatif

Cette partie de la recherche contient des entretiens avec les enseignants et les professionnels des centres PMS ainsi que les ateliers de jeux menés avec les enfants les plus jeunes.

3.1. Analyse des entretiens

Trois thèmes principaux ont été identifiés : l’éco-anxiété, une composante mineure dans un mal-être global ; des émotions complexes ; et des stratégies d’adaptation différentes selon l’âge. « Les adultes autour des enfants à l’école n’identifient pas un niveau élevé d’éco-anxiété, note Ann DeSmet, mais beaucoup de questionnements et un mal-être global. Les principales éco-émotions observées sont l’intérêt chez les plus jeunes, ainsi que l’impuissance et une forme de renoncement chez les plus grands. »

3.1.1. L’éco-anxiété : une composante mineure dans un mal-être global

Le changement du climat et de la biodiversité suscite peu d’éco-anxiété intense qui aurait un impact sur le fonctionnement des enfants ou des adolescents (sommeil, concentration, etc.). Plusieurs enseignants indiquent que l’éco-anxiété est assez rare chez les enfants et les adolescents. « L’éco-anxiété, j’en entends beaucoup parler, mais je ne la rencontre que rarement. Un ou deux sur une classe de vingt. Aucun cette année », explique un enseignant de secondaire à Bruxelles. Un autre en milieu semi-urbain fait un constat similaire : « Des anxieux ? Un ou deux par classe de vingt. Des militants ? Deux-trois par classe. Des préoccupés ? Un bon tiers ». Un autre : « L’inquiétude [par rapport à cette thématique climatique], je ne la perçois pas, il y a une forme de ras-le-bol. » Les enseignants du primaire ne perçoivent « pas de la peur, mais des interrogations plutôt. [Les enfants] ne sont pas inquiets par rapport au climat. » Les psychologues des centres PMS confirment que « ce sont des thèmes qui ne sont pas du tout abordés [en consultation] » dans ce centre en milieu rural ou encore, dans un centre PMS en milieu semi-urbain, que « personne n’a été confronté ici [au PMS] vraiment à un climat anxieux chez un jeune qu’il expliquait par l’environnement. […] ce n’est pas une inquiétude en tous cas qui prend le dessus auprès de notre population. »

Les enfants et adolescents ont une conscience des changements climatiques et environnementaux. Les adolescents « ont l’air de prendre conscience que le dérèglement climatique a des conséquences concrètes et directes. […] il y a une certaine forme de fin de déni, de prise de conscience ». Chez les enfants de primaire, « il y a un réel changement. C’est dû à tout ce qui se passe autour d’eux. […] La sensibilité était exacerbée il y a quelques années avec Greta Thunberg, et puis c’est un peu retombé, mais pas aussi bas que c’était avant. ». Une enseignante confirme : « les élèves font plus attention, sont plus soucieux (des déchets, de l’alimentation, de la proximité des produits), ils y pensent à la limite plus que nous. Ça fait plus ou moins sept-huit ans. » Cette conscience reste, pour certains aspects, assez compartimentée. Ainsi « un élève fils d’agriculteur va me parler beaucoup des pluies, des champs qui sont noyés sans faire le lien avec le changement climatique ». De même, l’utilisation du vélo soutenue par certaines écoles va être bien reçue parce qu’il s’agit de sport et non d’écologie. Le choix de devenir végétarien est opéré davantage pour des raisons liées au bien-être animal ou à la confession que pour le climat. De même, les plus jeunes font le lien entre santé et pollution, mais pas avec le climat ou la biodiversité.

Un mal-être global est observé chez les adolescents, qui ressentent des inquiétudes multiples. « Des élèves qui sont super bien dans leur peau, épanouis et qui n’ont qu’une anxiété spécifique par rapport aux enjeux climatiques, ça je ne connais pas ». Une autre dira « deux élèves sur vingt où je peux ressentir de l’anxiété, mais toujours rattachée à autre chose ». « De l’inquiétude par rapport au monde tel qu’il tourne oui, sans doute, les conflits, les guerres les inquiètent, les vagues migratoires », explique encore cette enseignante. Les psychologues de PMS décrivent un mal-être intense chez les jeunes. « Un réel mal-être avec des grosses inquiétudes, de l’anxiété, de la santé mentale, plus de mises en danger, du suicide aux scarifications ». La crise sanitaire et l’usage du numérique, dans lequel « beaucoup de jeunes se perdent », sont passés par là. « À la suite du covid, beaucoup de retrait social, des jeunes qui se sont retrouvés fort isolés et qui se sont isolés. […] Il y a un niveau d’anxiété plus élevé qu’avant. […] Maintenant, c’est vraiment l’ensemble des jeunes et de notre population », décrit une psychologue en milieu urbain. Les enseignants parlent aussi d’« un mal-être général, dans le sens où on est dans une drôle de société, on voudrait devenir adulte pour avoir plus d’autonomie et plus de liberté, mais, quand on voit ce que c’est la vie d’adulte, on n’en veut pas. C’est plus qu’avant. » « Ce qui leur fait davantage peur, c’est de s’engager dans une voie, de trouver une voie [dans le choix des études]. Ça a peut-être toujours été difficile. Ils ont très souvent l’air perdu, de ne pas savoir ce qu’ils veulent faire. Ils ont une vision beaucoup moins linéaire que la nôtre. Chez nous, ça allait vers un but, fonder une famille, avoir une belle situation professionnelle, une stabilité. C’est un projet de vie qui ne les intéresse plus du tout. Je le lie à une perte de foi dans l’avenir, ce qui expliquerait qu’ils valorisent bien davantage le présent. Une génération qui est très fort dans le moment présent, qui ne se projette pas et qui n’a pas envie de se projeter dans le futur, et je peux le comprendre. ». Une autre explique « beaucoup d’élèves ne vont pas bien, suivent des thérapies, sont en dépression, beaucoup plus qu’avant. Dans une classe, j’ai au moins un élève qui va m’inquiéter. C’est beaucoup, avant ce n’était pas le cas. C’est un état dépressif, une phobie scolaire, un sentiment de mal être profond, des adolescents qui ont l’air de manquer cruellement de sommeil, de ne pas aller bien du tout ».

3.1.2. Des émotions complexes

Le changement du climat et de la biodiversité suscite aussi un faisceau d’émotions négatives. Parmi ces émotions, les enseignants évoquent des questionnements qui suscitent des doutes et de l’inquiétude. Une enseignante : « Ils me disent : “je ne sais pas ce que je peux réellement boire, ce que je peux réellement manger, est-ce que réellement même l’eau que je prends du robinet chez moi, je peux la boire ? Et où sont les réponses ? […] Madame, qu’est-ce qu’on peut manger encore sur cette planète ?” Une certaine inquiétude au sujet de ce qui est financier aussi : “où faire ses courses ? Tout est cher” ». Une autre : « Beaucoup d’inquiétude quand on en parle. Plutôt en fait de l’inquiétude pas pour eux, mais pour leurs enfants en disant : “nous, ça ira encore, mais nos enfants, dans quoi ils vont vivre ?” De la tristesse non, c’est plutôt du questionnement ». La colère est aussi mentionnée, notamment par les enseignantes du primaire : « Quand on fait des activités, c’est plus de la colère d’incompréhension vis-à-vis des autres adultes ou enfants, je ne le ressens pas comme de l’inquiétude ou de l’anxiété. Six enfants sur dix dans ma classe sont en colère. » L’impuissance est aussi très présente. Des émotions positives sont également observées, en particulier chez les plus jeunes : de la curiosité et de l’intérêt pour les animaux et les plantes, le plaisir de prendre soin de la nature. « Les élèves sont très intéressés », explique une enseignante en milieu urbain. « Je trouve que les plus jeunes sont vraiment partie prenante [des activités qu’on leur propose sur cette thématique]. Ils sont, je pense, en demande de connaissances supplémentaires, avec des interrogations […] “mais comment c’est possible qu’il y ait encore des gens qui…”, me disent-ils ». Une autre : « Je ne vois pas de crainte, je vois beaucoup d’émerveillement, de passion et de questionnements [au sujet de la nature]. »

Même si la plupart des enseignants indiquent qu’il n’y a pas de différence de niveau d’éco-anxiété entre les filles et les garçons, deux d’entre eux mentionnent une différence dans l’expression émotionnelle. « J’ai quand même l’impression que les filles sont plus touchées et vont plus bouger. […] Elles s’expriment plus sur le thème de l’injustice, que ce soit climatique, sociale, environnementale. Elles vont peut-être plus me le dire et participer en classe. Ça ne veut pas dire que les garçons ne sont pas touchés, mais, dans l’expression, il y a clairement plus de filles, qui vont ensuite prendre des actions. »

Le statut socio-économique semble faire peu de différence. « Ça touche tous les milieux », explique une enseignante du secondaire à Bruxelles, en précisant cependant que « cette inquiétude pour l’environnement et l’avenir de la planète est inégalement répartie. Ce sentiment de pouvoir se sentir concerné par ça n’est pas partagé par tous les jeunes avec les mêmes lunettes. Comme si cette conscience du changement de paradigme n’est pas mûre chez tout le monde de la même façon en même temps. C’est peut-être lié aux traditions des écoles. Dans celles qui ont une tradition élitiste, c’est moins présent, les jeunes y sont inscrits pour pouvoir faire ensuite de brillantes études, gagner bien leur vie et travailler pour s’acheter une voiture. »

Certains profils d’élèves plus éco-anxieux sont relevés. Un enseignant estime qu’« il y en a qui sont anxieux à la base, mais les trois quarts des anxieux par rapport à cette thématique ne le sont que pour cette thématique ». Parmi ceux-là, ceux qui grandissent dans des familles très concernées par ces questions sont particulièrement sensibilisés. En milieu rural, « ceux qui sont touchés sont ceux qui ont un potager à la maison, font beaucoup d’activités dehors. » Une psychologue de PMS en milieu semi-urbain indique que « les jeunes sensibles à la question climatique sont sensibles en fait à la nature. […] Ils sont issus de familles d’agriculteurs ». « Il y a une très grande différence entre les élèves issus du Brabant wallon ou les périurbains et les urbains », constate un enseignant. « Les urbains sont très contents, ils ne doivent pas prendre le train tous les matins, mais ils ont un rapport à la nature pour certains inexistant. »

Le rôle de la famille est aussi observé. « Aussi bien en ville qu’en dehors de la ville, les jeunes peuvent être engagés, ça va dépendre du milieu social et familial. »

3.1.3. Des stratégies d’adaptation différentes selon l’âge

Tant les plus jeunes que les adolescents plus âgés remettent en question et contestent les décisions et les comportements des adultes, en pointant du doigt leurs incohérences. « Il y a de plus en plus d’élèves qui disent “je vais voyager, faire des petits boulots parce que je n’ai pas envie de rentrer dans le métro-boulot-dodo comme vous”. »

Chez les plus jeunes, l’adaptation passe par le recours à l’adulte, en parlant et en agissant ensemble. « Ils ont besoin d’investir, le jardin à l’école, ramasser les papiers dans la cour, être un peu acteur. » Ils cherchent des informations « pour essayer de comprendre pourquoi et mettre toujours en questionnement. Puis ils repartent et continuent comme si c’était déjà derrière eux. Ceci contraste avec ce qui est décrit chez les adolescents. Ils parlent peu aux enseignants sur ce thème ou uniquement lorsqu’ils sont sollicités dans le cadre d’un cours ou d’une activité. « [Quand on en parle en classe], ça les touche très fort, toute la classe participe, c’est calme, on a un vrai débat, mais, finalement, j’observe un vrai décalage entre ce qu’ils peuvent ressentir, penser, te dire “c’est dégueulasse, c’est pas juste”, mais dans les actes ils restent quand même prisonniers d’un système, comme nous sans doute. » Elle poursuit en expliquant « ça les touche […] ça les marque, ils se rendent compte qu’ils participent à ce système. Leur réaction est la surprise et puis surtout une espèce, comment le décrire…, ils sont perdus, ils ne savent pas quoi faire. Ils se rendent compte que nous sommes la cause de ces choses-là, mais c’est tellement ancré, que faire ? »

Ce décalage entre leur prise de conscience et leurs actes, en particulier de consommation, est observé par plusieurs enseignants du secondaire. Ils décrivent une posture paradoxale des adolescents pris dans une forme de dissonance cognitive où deux priorités coexistent : la satisfaction de leurs envies (de consommer et de voyager) et le souci d’adopter certains gestes pro-environnementaux. L’arbitrage entre ces deux désirs peut être compliqué. Comme l’explique cette enseignante, il y a « une remise en question théorique, mais qui ne s’applique pas forcément, très rarement en tous cas. 10 à 15 % qui mettent en place des actions ». Une autre explique qu’« ils sont en général d’accord pour dire que c’est important, il faut diminuer l’empreinte carbone […], mais je ne les sens pas défenseurs de la cause environnementale ». Une enseignante explique qu’« il y a aussi une part de résignation parce que, finalement, la société leur propose aussi tellement de choses [à consommer] ». Ils sont décrits comme centrés sur leurs besoins à court terme, de réussite scolaire notamment, ou leurs intérêts individuels comme leur prochaine destination de vacances ou un achat récent de vêtement ou d’objet. « Chez les rhétos, une espèce de “on le sait, mais on met de côté pour l’instant. Ils sont à un stade de vie à 18 ans, ils sont indépendants dans leur tête, mais complètement dépendants de la famille, de l’école et donc pour beaucoup, en fait, ils sont dans un moule et on fait ce que le moule nous dit. ». Une enseignante conclura : « Cette année, à la question comment te vois-tu dans dix ans : une seule a dit qu’elle se voyait avec des enfants. Ce n’est pas pour ça que d’autres ne se voient pas, mais aucun ou aucune n’a manifesté le fait de fonder une famille.

En revanche, l’argent et être riche est vraiment le rêve numéro 1 – ce n’est pas non plus une génération qui ferait l’éloge de la frugalité, pas du tout. » De nombreux enseignants décrivent une forme de résignation qui est compréhensible. « Ils sont un peu coincés. Je les trouve dans cette perspective de “bah tout est négatif en fait et comment on pourrait changer ça alors”. » « Pour les trois quarts, c’est la politique de l’autruche, au jour le jour, on verra bien. Du refoulement par rapport à l’angoisse qu’ils ont de leur propre avenir. » Un autre souligne qu’« ils n’ont pas envie de se rajouter un stress à leur vie actuelle. Ils ont des vies scolaires assez stressantes, ils ont leurs problèmes familiaux, personnels, etc., et donc se rajouter une espèce de chape terrible sur le futur, je pense que c’est trop pour leurs épaules. […]. »

3.2. Ateliers de jeux avec les enfants

Ces ateliers ont permis aux enfants de 6 à 10 ans d’exprimer leurs émotions et leur ressenti au sujet du climat et de la biodiversité, le recours à un questionnaire ou un entretien ne leur étant pas adapté.

Étape 1 : mise en contexte. Au Musée des Sciences naturelles, l’exploration de la thématique était facilitée par le lieu. À l’école primaire, l’équipe a projeté la bande-annonce du film Rio 2, qui évoque les enjeux de la déforestation en Amazonie pour les oiseaux. Elle a ensuite posé des questions pour vérifier leur compréhension du sujet : « As-tu déjà entendu parler d’un changement du climat, de la nature (la mer, la montagne, les arbres) ou des animaux ? Si oui, pourrais-tu me donner un exemple d’un changement ? » « Si les enfants répondaient par la négative, relate Bénédicte Mouton, nous leur expliquions en quelques mots, puis nous nous assurions de connecter la thématique à leur quotidien, en mentionnant les inondations dans la région liégeoise en 2021 ou la diminution du nombre d’abeilles, par exemple. Enfin, nous avons clarifié leur connaissance des différentes émotions – peur, tristesse, colère, joie, espoir, tranquillité – en donnant des exemples et en liant chaque émotion à une couleur. »

Étape 2 : activités de jeux. Chaque enfant s’est vu proposer un de ces trois jeux : le dessin ou les puzzles (l’adulte posant des questions pour faire expliquer le dessin par l’enfant, son choix de couleurs et de motifs) ; raconter une histoire (à deux avec une des chercheuses, avec des animaux et figurines en bois) ; le jeu des éco-émotions (à plusieurs enfants en utilisant l’étoile des éco-émotions pour expliquer leur choix d’émotion et de niveau d’intensité ainsi que sa manière de gérer leur émotion en réponse aux questions posées). Ce dernier est adapté du jeu d’Oriane Sarrasin développé à l’Université de Lausanne (Suisse). « Chaque jeu les invitait à exprimer leurs émotions ressenties sur les thématiques climatique et environnementale en utilisant leurs propres mots, sans imposer de représentations ni de termes d’adulte. L’impact sur leur fonctionnement dans la vie quotidienne et leurs stratégies de coping étaient aussi questionnés. »

Image représentant le jeu des éco-émotions de Oriane Sarrasin, Université de Lausanne
Légende : Jeu des éco-émotions (Oriane Sarrasin, Université de Lausanne), utilisé par l'équipe lors des ateliers organisés au Musée des Sciences naturelles © ULB

3.2.1. Analyse des observations

Lorsque les enfants sont invités à s’exprimer sur la thématique, leur niveau de préoccupation confirme ce que les enseignants ont observé : un niveau élevé d’intérêt, des questionnements, mais peu d’anxiété intense qui affecterait leur quotidien. « Cependant, les enfants expriment des émotions négatives qui semblent plus intenses que celles décrites par les enseignants ou les professionnels de PMS. Ainsi, les premières qu’ils expriment dans le cadre de ces activités sont la tristesse, la peur, puis la colère. La joie également en pensant aux animaux, ainsi que l’espoir », note Bénédicte Mouton.

La tristesse au sujet de la disparition des animaux, puis des arbres et de la nature en général. « Je me sens triste et bizarre avec la météo en ce moment. Je pense qu’il s’est passé quelque chose y a quinze ans pour que ça dérègle tout aujourd’hui. ». « Je n’ai pas envie qu’il n’y ait que du réchauffement climatique, des robots, du plastique. » « De la tristesse parce que les rivières diminuent ».

La peur de la disparition des animaux, des arbres et finalement de l’homme. « Ce qui me fait peur, c’est les problèmes avec les arbres. Je suis triste quand on les coupe. Sans les arbres, les humains et les animaux ne peuvent pas vivre, les humains mourront s’il n’y a plus d’arbres. » « Je rêve qu’il n’y a plus de poules. » « J’ai peur que la situation ne s’améliore pas dans le futur, on ne sait pas ce qui va se passer. » « J’ai peur pour mon petit frère et pour mes enfants. »

La colère au sujet de la pollution, envers les personnes qui polluent, les personnes qui ne font pas attention. « J’ai envie de me fâcher sur les gens. Je suis aussi très triste. » « Dans le futur, il y aura toujours de la pollution. La Terre va se casser à cause de la pollution. Il fera beaucoup plus chaud. La neige diminue à cause de la chaleur et on ne pourra plus faire de ski. » « Je ne sais pas comment ça sera dans le futur. Il fera beaucoup plus chaud. C’est embêtant, il va faire très chaud et on va rester en été. Ce n’est pas bien d’être toujours en été, on a besoin des saisons. ».

Dans un deuxième temps, après discussion entre eux, les enfants évoquent d’autres émotions principalement positives : « De la joie quand je pense aux animaux quand ils ne sont pas embêtés ». Certains évoquent le plaisir d’être dehors quand il fait chaud, ce que peut permettre le réchauffement climatique selon eux : « Quand il fait chaud, je peux me promener et voir les animaux ». « Dans quelques années, j’espère que tout se passera bien et que plus personne ne tuera les animaux et ne détruira les arbres. J’ai espoir. » Ou encore « Les animaux vont se défendre » ou « J’ai espoir que tout se passe bien, qu’il n’y ait plus de bagarre entre les hommes et la nature ». Cette notion d’espoir est également présente dans le discours des enfants comme une stratégie plus ou moins intentionnelle pour faire face aux émotions négatives, voire une forme de pensée magique chez les plus jeunes.

3.2.2. Stratégies de coping

Un certain nombre d’enfants disent qu’ils y pensent peu et que leurs émotions se régulent spontanément. D’autres ont recours activement au soutien de leurs parents et à la fratrie comme ressources. L’action est aussi évoquée comme stratégie de coping.

Les parents. « J’en parle à mes parents et parfois à l’école. » « Alors, je vais faire un gros câlin à mes parents. » « Moi, je pense aux bons moments avec mon papa. » « Je demande à maman d’aller dans la forêt. »

La régulation émotionnelle individuelle. « Prendre une grande respiration », « faire des câlins au chat », « s’isoler », « taper son frère », « attendre que ça passe », « jouer à un jeu », « écrire ». « Ça s’arrête tout seul et ça revient. » « J’y pense quand je vois des déchets. Le soir, j’oublie tout. »

L’action. « Je fais déjà attention [ramasser et trier les déchets], donc c’est déjà positif. », « Agir pour l’environnement », « ajouter des arbres », « transformer les technologies polluantes en technologies propres », « ajouter des règles pour l’environnement, comme la fin des voitures », « faire plus de journées sans voiture », « un mois sans couper des arbres », « détruire le zoo d’Anvers », « créer des choses pour la nature, du plastique biodégradable, du bois illimité ».

Les histoires positives et l’espoir. « Pour pouvoir me rendormir et penser à autre chose, je me raconte des histoires plus positives sur les volcans, les arbres, les animaux. » « J’espère que ça redeviendra comme avant. »

La collectivité. « Et les autres enfants, ils disaient des choses comme moi ? ». « Greta Thunberg présidente ! », « expulser les mauvaises personnes », « supprimer les défauts, l’égoïsme ».  

Schéma présentant la question "Ai-je un certain contrôle sur la situation" ?

4. Volet quantitatif

Outre les données sociodémographiques, deux catégories de mesures ont été introduites dans les questionnaires.

Les mesures relatives à la thématique climatique et environnementale

  • Eco-anxiété
  • Eco-Emotions
  • Micro-inquiétudes et macro-inquiétudes
  • Comportements pro-environnementaux
  • Stratégies de coping
  • Discussions familiales environnementales
  • Éducation parentale environnementale
  • Connaissances environnementales
  • Relation à la nature
  • Expérience personnelle climatique

Les mesures d’autres facteurs associés

  • Anxiété généralisée
  • Dépression
  • Confusion identitaire
  • Perception négative du monde
  • Sentiment de compétence parentale (questionnaire des parents)

4.1. Indications d’intensité d’éco-anxiété

Le score moyen d’éco-anxiété chez les 10-18 ans est de 2,03 (sur une échelle de 1 à 5). Parmi les 1.306 élèves interrogés, 10,2 % indiquent ressentir souvent à presque toujours de l’éco-anxiété (désignée comme étant à un niveau intense). L’éco-anxiété peut se manifester sous la forme de sentiments de responsabilité et d’impuissance sur les questions climatiques et écologiques, qui sont ressentis à un niveau intense par 16 % de l’échantillon. Des affects négatifs de peur et d’inquiétude sont aussi présents de manière intense chez 14 % des enfants et des jeunes ; ainsi que des symptômes comportementaux (14 %). 11 % rencontrent des difficultés à ne pas penser à ces questions et sont l’objet de ruminations. Les manifestations de ruminations et de sentiments de responsabilité et d’impuissance sont fortement corrélées. « Ce sentiment d’impuissance et de responsabilité face aux enjeux environnementaux est un des éléments qui distingue le plus les enfants et les jeunes ayant un niveau intense d’éco-anxiété du reste de l’échantillon, dit Ann DeSmet. Il est ressenti par plus de 70 % des plus éco-anxieux, contre 16 % chez les autres. »

4.2. Indications d’intensité d’éco-émotions

Les chercheurs ont marqué la différence entre les micro-inquiétudes (pour soi-même et ses proches) et les macro-inquiétudes (pour les générations futures, les habitants de pays moins favorisés ou les animaux et les plantes).

Le score moyen de macro-inquiétudes est le plus élevé des mesures d’éco-émotions et d’éco-anxiété, et celles-ci sont ressenties souvent ou presque toujours par 71 % de l’échantillon. Le niveau moyen de micro-inquiétudes est plus faible, mais reste parmi les plus élevés des mesures et est ressenti intensément par un enfant ou jeune sur trois. L’impuissance est une éco-émotion centrale, ressentie intensément par presque la moitié des enfants et des jeunes (47 %). Viennent ensuite la tristesse, la colère et le doute. Le sentiment de solitude est peu ressenti (9 %).

L’étude ne s’est pas limitée aux émotions négatives. Elle a également pris en compte les émotions positives, telles que l’intérêt des jeunes pour ces sujets, l’espoir et l’optimisme. « Les résultats montrent que 43 % des jeunes s’intéressent aux changements climatiques et à la biodiversité, et presque 20 % expriment des émotions positives à leur sujet, telles que la confiance, l’espoir, la sérénité ou la satisfaction. »

4.3. Effets sur le fonctionnement dans la vie quotidienne

Les principaux effets de l’éco-anxiété sur les enfants et les jeunes (outre les affects négatifs et le sentiment d’impuissance) sont les ruminations et les symptômes comportementaux. Les pensées répétitives et persistantes liées au changement climatique et à la biodiversité sont décrites par 11 % d’entre eux en général et vont gêner plus de la moitié des éco-anxieux intenses. Dans des proportions comparables, des symptômes perturbant le quotidien (comme des difficultés liées au sommeil, à la concentration ou aux interactions sociales) sont rapportés par 14 % de l’échantillon général et plus de la moitié des éco-anxieux intenses.

4.4. Déterminants sociodémographiques

Il apparaît que les filles, les urbains et les plus âgés sont particulièrement touchés par certains composants de l’éco-anxiété et des éco-émotions.

Le genre. Les résultats révèlent des taux plus élevés chez les filles pour toutes les variables d’éco-anxiété et d’éco-émotions, à l’exception des symptômes comportementaux. Les filles sont en moyenne plus éco-anxieuses (13 % d’entre elles de manière intense, contre 7 % des garçons), elles ressentent davantage d’éco-émotions négatives et moins d’éco-émotions positives. 85 % des filles ressentent les macro-inquiétudes de manière intense, contre 55 % des garçons. Concernant les micro-inquiétudes, 44 % des filles se disent préoccupées à très préoccupées pour elles-mêmes et leurs proches, contre 27 % des garçons. « Cela se retrouve dans leurs gestes. Elles adoptent plus de comportements pro-environnementaux, comme le tri des déchets, le fait de limiter leur consommation, d’utiliser le vélo ou de manger végétarien. »

L’âge. Selon plusieurs autres recherches, le jeune âge peut être un facteur de risque d’éco-anxiété. Dans cette étude-ci, des différences liées à l’âge sont aussi présentes, mais mitigées. D’une part, le score d’éco-anxiété intense semble rester stable entre 10 et 18 ans, tout comme les micro-inquiétudes ou les symptômes comportementaux. D’autre part, les scores d’éco-émotions négatives, comme la colère et l’impuissance, augmentent avec l’âge tandis que les éco-émotions positives diminuent.

Le niveau socio-économique et le lieu de vie. La littérature montre que l’éco anxiété semble affecter tous les milieux socio-économiques et que le statut socio-économique (SES) n’est pas un facteur significatif. Dans cette enquête-ci, le constat est plus nuancé. « La description du SES par les enfants eux-mêmes présente certaines limites liées à la compréhension de l’échelle utilisée et à la difficulté pour les enfants de se situer par rapport à d’autres familles. » On observe ainsi que plus l’élève décrivait sa famille comme faisant partie des plus privilégiées, moins il ressentait d’éco-anxiété.  «  L’ISE par école montre une tendance inverse : plus il est élevé, plus l’éco-anxiété, les macro-inquiétudes et les éco-émotions sont élevées, à l’exception des symptômes comportementaux. » Les données sur le lieu de vie récoltées dans le questionnaire sont ventilées en quatre zones : Bruxelles, les autres zones urbaines, la campagne et les zones semi-urbaines. « Si nous ne relevons pas de différences significatives pour l’éco-anxiété, les zones se distinguent pour les éco-émotions négatives et positives et pour les inquiétudes, toutes plus élevées à Bruxelles. Le sentiment d’impuissance et de responsabilité personnelle y est plus élevé (ressenti par 22 % des jeunes) qu’à la campagne (17 %), dans une zone semi-urbaine (16 %) ou dans une autre ville (11 %). »  Lorsqu’on observe les cartes de Bruxelles, on constate aussi des différences importantes entre les communes du Nord et du Sud qui pourraient être liées à des caractéristiques socio-économiques.

4.5. Déterminants individuels

L’anxiété généralisée et la dépression. L’enquête relève un score moyen élevé d’anxiété généralisée : 46,5 % des enfants et jeunes rapportent qu’ils sont nerveux, s’inquiètent souvent de savoir si les gens les aiment bien ou de ce qui va se passer dans le futur. La dépression est aussi élevée parmi les répondants : 28,4 % ont dit qu’ils se sentaient assez souvent ou fréquemment à tout le temps déprimés, seuls, manquant d’entrain et ayant un mauvais sommeil. « On observe qu’anxiété et dépression augmentent avec l’âge. Les adolescents de 16 à 18 ans sont les plus touchés : plus de la moitié d’entre eux rapportent des niveaux d’anxiété d’intensité élevée et 30 % des niveaux intenses de dépression. Même si ces niveaux sont plus faibles chez les 10-14 ans, ils restent répandus : un tiers d’entre eux ressentent fréquemment de l’anxiété et un quart de la dépression. Les filles rapportent des scores moyens supérieurs à ceux des garçons. Ces scores sont aussi plus élevés chez les Bruxellois que dans les autres zones. » Ces deux indicateurs de santé mentale sont significativement corrélés à tous les scores d’éco-anxiété, d’éco-émotions et d’inquiétudes. Les corrélations sont particulièrement élevées entre dépression, symptômes comportementaux et éco-émotions négatives ; et plus faibles avec les inquiétudes. L’anxiété est particulièrement associée aux affects, au sentiment d’impuissance et de responsabilité personnelle et aux inquiétudes tant macro que micro.

La perception négative du monde. Mesurée chez les adolescents à partir de la troisième secondaire pour des raisons de compréhension et de capacité à se représenter le monde, cette perception est positivement corrélée aux scores d’éco-anxiété (en particulier les affects, le sentiment d’impuissance et de responsabilité personnelle). C’est aussi vrai pour les éco-émotions négatives et les micro- et macro-inquiétudes. « Il est intéressant de noter que les symptômes éco-anxieux, qui sont l’un des indicateurs les plus saillants de l’éco-anxiété, ne sont corrélés ni au genre, ni à l’âge, ni au SES ou à l’anxiété généralisée, mais à la dépression, à la perception négative du monde et au lieu de vie. »

L’expérience personnelle d’un impact négatif du changement climatique et écologique. Les résultats de l’étude montrent que l’expérience personnelle (être témoin d’une inondation ou connaître quelqu’un qui en a été affecté) est fortement associée à l’éco-anxiété et aux éco-émotions négatives. Cette expérience augmente avec l’âge et s’observe plus souvent chez les filles. Plus les jeunes ont été confrontés à ces transformations négatives de l’environnement, plus leur niveau d’éco-anxiété est élevé. C’est aussi vrai pour les ruminations, le sentiment d’impuissance et de responsabilité personnelle, ainsi que les micro- et macro- inquiétudes. Les symptômes sont aussi l’un des facteurs les plus associés à cette expérience personnelle.

La relation à la nature. Se sentir proche de la nature est un élément qui semble intervenir dans l’éco-anxiété. Cette proximité n’est pas liée à l’âge et elle est plus présente chez les filles. « On observe un effet d’interaction : la proximité à la nature viendrait modérer l’effet de l’anxiété généralisée sur l’éco-anxiété. Lorsque les jeunes ayant un niveau élevé d’anxiété généralisée ont aussi une relation de proximité à la nature, leur niveau d’éco-anxiété serait particulièrement haut. »

4.6. Déterminants familiaux

Les discussions familiales sont également un facteur important. Parler du climat et de la biodiversité en famille est associé à une plus grande sensibilité et une certaine anxiété face à ces sujets. Des discussions familiales régulières sur le climat et la biodiversité peuvent être initiées par les jeunes ou leurs parents en réponse à une éco-anxiété déjà présente. Ces discussions familiales sont davantage rapportées par les filles que les garçons.

4.7. Lien avec les comportements pro-environnementaux

Eco-anxiété modérée et comportements pro-environnementaux sont liés, indiquant par-là les « vertus » de cette préoccupation en termes d’engagement. Comme l’explique Alexandre Heeren, « si l’éco-anxiété et le maintien d’autres affects négatifs de façon prolongée dans le temps peuvent être délétères pour la santé mentale d’un individu, il convient aussi de rappeler que la plupart de ces émotions sont de nature adaptative et permettent d’orienter les individus vers des comportements pro-environnementaux ou de lutte contre le changement climatique. »[8] Cette recherche confirme ce constat. « Les comportements pro-environnementaux tendent à augmenter avec l’âge de nos participants et sont davantage rapportés par les filles que par les garçons, commente Bénédicte Mouton. On les retrouve davantage chez les Bruxellois que chez les autres. Ces comportements sont fortement corrélés à l’éco-anxiété, particulièrement aux affects, aux ruminations et plus encore au sentiment d’impuissance et de responsabilité personnelle, ce qui est moins le cas des symptômes. » Les macro-inquiétudes sont aussi très fortement liées aux comportements pro-environnementaux, de même que les éco-émotions négatives. Les discussions familiales, l’éducation environnementale y sont aussi associées.

[8] Heeren, 2024, op cit.

4.8. Les stratégies de coping

Face aux défis climatiques et environnementaux et aux émotions qu’ils suscitent, les enfants et les jeunes mettent en place des stratégies d’adaptation. Les plus petits disent que leur première ressource est leurs parents. Chez les enfants plus grands et les jeunes, quatre stratégies de coping ont été analysées.

La plus souvent utilisée est la stratégie basée sur l’agentivité, c’est-à-dire la confiance dans la capacité d’agir, de changer la situation et l’efficacité des actions mises en place. 44 % des enfants et des jeunes sont convaincus qu’ensemble et individuellement il est possible de faire quelque chose au sujet de la menace climatique et écologique. La seconde stratégie repose sur la confiance et l’espoir (ou réévaluation positive) ressentis envers les adultes, les enfants et les jeunes, les personnes engagées dans des organisations de défense de l’environnement et les scientifiques pour résoudre les défis climatiques et environnementaux. 41 % des enfants et des jeunes y ont recours.

La troisième stratégie est centrée sur l’action, telle que se renseigner sur ce que l’on peut faire et en parler avec ses proches. Elle est utilisée souvent par près de 15 % de l’échantillon.

Enfin, la distanciation émotionnellecomme relativiser l’impact, mettre à distance en pensant que cela n’arrivera pas de son vivant ou en Belgique – n’est utilisée souvent que par 8,8 % des participants. Cette stratégie diffère de l’évitement. Stijn Van Petegem : « On observe une évolution de ces différentes stratégies avec l’âge. La distanciation émotionnelle est moins utilisée en grandissant alors que le focus sur la confiance et l’espoir augmente, tout comme l’agentivité. Ces tendances illustrent l’acquisition d’une plus grande autonomie à l’adolescence. Les garçons tendent à utiliser plus souvent la distanciation émotionnelle alors que les filles ont recours aux trois autres. La différence est particulièrement marquée pour l’agentivité. » La stratégie de distanciation émotionnelle est positivement liée aux symptômes comportementaux de l’éco-anxiété. Les enfants et les jeunes qui rencontrent des difficultés de sommeil et de concentration en pensant aux enjeux climatiques peuvent être tentés de se préserver en mettant à distance ces enjeux. « Les éco-anxieux intenses utilisent le plus souvent les stratégies utilisées centrées sur l’action, l’espoir et la confiance et l’agentivité, et beaucoup moins la distanciation émotionnelle », ajoute le chercheur.

5. Résultats de l’enquête auprès des parents

Le questionnaire destiné aux parents contenait des mesures similaires à celles du questionnaire des jeunes concernant les éco-émotions, les comportements pro-environnementaux, la perception du monde et les stratégies de coping. Certaines de ces mesures étaient cependant répliquées pour mesurer à la fois la perception du parent sur les éco-émotions et l’anxiété de son enfant, mais aussi sur ses propres éco-émotions en tant que parent, son anxiété, sa relation à la nature et son coping. Une mesure de sentiment de compétence parentale a été aussi ajoutée.

Seuls 2,5 % des parents observent un niveau d’éco-anxiété chez leur enfant alors que 11,2 % se décrivent eux-mêmes comme ayant un niveau intense d’éco-anxiété. Cependant, lorsqu’ils rapportent les éco-émotions négatives de leur enfant, ils sont presque un quart à signaler un niveau d’émotions négatives intenses chez leur enfant et deux tiers des parents observent un niveau intense de macro-inquiétudes. Le taux d’éco-émotions positives est de 15 %. Ces niveaux restent plus élevés pour eux-mêmes, avec des taux de macro-inquiétude intense pour 82 %. Presque trois parents sur quatre expriment un niveau élevé d’inquiétude pour leur enfant lorsqu’ils pensent aux changements climatiques et écologiques. Le sentiment d’impuissance est ressenti par plus de la moitié des parents. Seuls 8 % d’entre eux se sentent coupables.

Presque 80 % des parents expliquent à leur enfant « souvent » à « presque toujours » les gestes pour protéger l’environnement dans la vie quotidienne. Deux tiers d’entre eux estiment que leur enfant les applique souvent ou presque toujours. Leurs comportements pro-environnementaux sont aussi significativement corrélés.

« L’anxiété généralisée des parents de notre échantillon est modérée et leur sentiment de compétence parentale très élevé. En revanche, leurs perceptions négatives du monde sont particulièrement présentes », constate Stijn Van Petegem. Très peu pratiquent la stratégie de coping de distanciation émotionnelle. Les stratégies de coping par l’action, la confiance et l’espoir et l’agentivité sont plus courantes. L’une des hypothèses expliquant le décalage de perception entre parents et enfants serait le souhait de préserver ces derniers d’inquiétudes concernant le climat et l’environnement. Un parent a indiqué qu’il lui était « difficile d’évaluer les sentiments de mon enfant, car j’essaie de le préserver de l’inquiétude sans toutefois mentir. » Une autre hypothèse serait que les parents perçoivent de l’anxiété chez leur enfant qu’ils n’attribuent pas à la question climatique ou écologique, comme l’explique un autre parent : « Mon enfant est anxieux avant tout par rapport aux stress de la vie et de la situation socio-économique. L’école est sa plus grosse pression. Les changements climatiques et l’écologie sont des extensions à ses stress déjà bien ancrés. »

6. Dimension participative

Pour comprendre le vécu des enfants et des jeunes face au changement climatique, l’équipe leur a donné la possibilité de contribuer au processus même de la recherche en appliquant une approche participative (Community-based participatory research, CBPR). Ils ont eu la possibilité de participer pleinement à diverses phases du processus : design, conduite, analyse, interprétation, conclusions et communication des résultats.

Trois groupes d’experts ont été constitués dans le Tournaisis et à Bruxelles, réunissant une trentaine de jeunes d’âge, genre, lieu de vie, statut socio-économique et type de scolarité variés. Ils ont contribué à la conception de la recherche en discutant et prétestant les mesures, au recrutement des écoles participantes et des participants au sein de leur établissement, à l’analyse des résultats dans les discussions de groupe et à la diffusion via le podcast « Eco-Emois » (voir plus bas) et l’Instagram de la recherche (https://www.instagram.com/ecoemois/).

L’une des activités consistait à faire travailler en sous-groupes des jeunes qui ne se connaissaient pas, pour proposer des actions concrètes sur la thématique climatique et environnementale. Il leur était suggéré d’imaginer un projet fictif dans le cadre de l’initiative « The Good Wave », de la Fondation Roi Baudouin, qui finance des projets de sensibilisation. Trois projets ont été discutés. Le premier visait à promouvoir la pratique du sport comme levier écologique et de bien-être. Le deuxième s’adressait aux jeunes travailleurs en milieu rural qui dépendent de la voiture pour leurs déplacements. Le troisième proposait une nouvelle banque en ligne couplée à une application de « bonnes actions ».

Une autre activité – des plus stimulantes – a été la création de memes à partir de la méthode « Photovoice » développée par Caroline Wang et adaptée en français par le Département de psychoéducation de l’Université du Québec à Trois-Rivières. Cette méthode de recherche participative utilise la photographie comme un outil de changement social. En invitant à s’exprimer par l’image, non pas des « experts » de la santé ou de l’éducation, des décideurs ou des professionnels, mais des personnes qui n’ont généralement pas droit à la parole, elle soutient que la recherche devrait être aussi entre les mains de ceux que l’on étudie. 14 memes ont été réalisés par les jeunes experts et discutés à plusieurs reprises. Voici les plus représentatifs, selon eux.

Légende : Les « mèmes », outil utilisé auprès des adolescents © ULB

« Les jeunes ont vécu cette expérience de manière très positive. Cette participation leur a permis d’en apprendre davantage sur l’éco-anxiété, d’échanger avec d’autres de leur âge sur cette thématique et de donner leur avis. Leurs moments préférés ont été les séances au Museum et les discussions générales qui en ont découlé. En revanche, ils ont rencontré plus de difficultés à distribuer les questionnaires dans les écoles et à y répondre eux-mêmes. Certains ont éprouvé du mal à s’exprimer devant une classe ou devant leurs camarades. Les échanges avec l’équipe de recherche, l’implication des enseignants et l’intérêt pour la thématique les ont aidés tout au long de cette expérience », relate Bénédicte Mouton, qui reconnaît aussi le bénéfice professionnel de ce processus participatif des jeunes. « C’est l’un des points les plus positifs que je retire, dit-elle. Cela a certes ajouté de la complexité, mais c’est aussi la grande valeur ajoutée de cette étude. À l’avenir, je ne pourrais plus faire de recherche sur ces thématiques sans qu’il y ait une dimension participative. »

7. Recommandations

Comment soutenir les enfants et adolescents qui ressentent de l’éco-anxiété ? L’équipe de recherche propose dans son rapport final plusieurs pistes.

Faire participer les enfants et les jeunes s’est révélé particulièrement pertinent dans cette étude et pourrait à l’avenir contribuer à améliorer la compréhension des éco-émotions. Le décalage de perceptions entre adultes et enfants observé montre à quel point les résultats auraient été différents si l’équipe s’était basée exclusivement sur le point de vue des parents et enseignants. Une telle approche nécessite de développer des outils adaptés. « Par ailleurs, ajoute Bénédicte Mouton, il est nécessaire d’élargir notre compréhension des inquiétudes des jeunes au sujet de leur avenir en investiguant leurs représentations du monde. Explorer les autres sources d’inquiétude, au-delà de l’anxiété climatique et environnementale. En effet, les évolutions actuelles profondes des rapports de force géopolitiques, des priorités publiques en matière de budget et d’activités économiques, sont des sources croissantes d’inquiétude, en particulier chez les jeunes amenés à se projeter dans leur avenir. »

Il est nécessaire également de poursuivre l’investigation de concepts centraux, comme les stratégies de coping, en développant des mesures complémentaires et validées. Des concepts liés à l’identité de lieu pourraient être davantage explorés pour comprendre les liens entre l’agentivité ancrée dans une conscience de territoire et l’engagement pro-environnemental. Des études longitudinales sont aussi nécessaires pour mieux comprendre l’évolution des éco-émotions et des stratégies de coping. « Il faudrait également mener des recherches dans des contextes socio-économiques et culturels variés pour comprendre comment l’éco-anxiété se manifeste et est gérée dans différents milieux. » Identifier également et soutenir les enfants et jeunes qui ressentent un niveau intense d’éco-anxiété et d’émotions négatives qui affectent leur vie quotidienne, notamment grâce à des accompagnements psychologiques basés sur des éco-thérapies.

Cette problématique étant par nature structurelle, les solutions individuelles ne peuvent suffire. Dans l’enquête européenne sur les préoccupations des jeunes (2024 Youth Survey) menée auprès des 16-30 ans, les Belges ont indiqué que les changements climatiques et écologiques devraient être la première des priorités de l’Union européenne pour les cinq prochaines années. « Changer notre discours sociétal sur ces menaces climatiques et environnementales, dépasser une vision binaire entre deux grands récits : l’apocalypse ou la croyance naïve en une résolution par des solutions techniques et scientifiques… Accepter que l’éco-anxiété n’est pas une maladie individuelle due à une faiblesse psychologique, mais une réaction adaptée à une menace existentielle. Si le fait d’être éco-anxieux était mieux accepté socialement, les enfants et les jeunes pourraient être mieux écoutés. Cela éviterait d’interpréter leur évitement comme du désintérêt, voire de l’égoïsme, alors que c’est aussi le signal d’une stratégie de sur-adaptation, dont l’objectif à court terme est d’apaiser des ressentis désagréables de peur et d’impuissance. »

L’enfance n’est pas une complète période d’insouciance et de légèreté qu’il s’agit pour les parents de préserver. Une telle représentation peut amener certains d’entre eux à développer des pratiques surprotectrices, fondées sur de bonnes intentions, mais qui peuvent paradoxalement conduire à une infantilisation des adolescents et, à terme, les rendre plus anxieux encore.

8. Podcast « Eco-Emois »

Grâce au soutien financier complémentaire du Fonds d’encouragement à la recherche et projet ULB dans la ville, l’équipe a pu diffuser la démarche et les résultats de l’étude « Eco-émois » dans un podcast, sous la forme d’une mini-série de quatre épisodes :

  • Le teaser (9 minutes), présentation de la recherche
  • La méthode (40 minutes)
  • Les résultats (20 minutes)
  • Et maintenant, que faire ? (20 minutes), discussion des pistes de recommandations

Le podcast est disponible ici : https://podcast.ausha.co/recherche-science-et-societe-a-l-ulb/playlist/eco-emois. Il est aussi diffusé sur les plateformes Spotify, Apple podcast, Deezer.

Cette page du site du Fonds (en plus de la page de ce Cahier) rassemble aussi de nombreuses informations : https://www.fonds-houtman.be/thematiques/eco-anxiete-chez-les-enfants-et-les-jeunes/.

9. Contacts

Bénédicte Mouton : benedicte.mouton@unil.ch.